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Chapitre 3 - Sensibilité théorique et choix de quelques concepts-clefs

Les concepts-clefs théoriques présentés ici sont à la croisée entre sociologie pragmatique de la critique et SIC. Cette articulation permet de mêler l’étude de logiques de justifications dans des débats tout en s’attachant à leurs équipements par des dispositifs numériques.

Published onNov 01, 2019
Chapitre 3 - Sensibilité théorique et choix de quelques concepts-clefs
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Dans sa recherche doctorale, Raquel Fernandez-Iglesias[1] propose d’intituler un de ses chapitres « dés-encadrage théorique » au lieu de l’habituel « cadre théorique ». Elle rappelle que l’emploi du terme « cadre théorique » est issu d’un héritage épistémologique, c’est-à-dire que cette terminologie porte en elle-même une conception particulière de la recherche. L’expression « dés-encadrage théorique » invite ainsi à « libérer le théorique de son cadre » et permettre « l’ouverture interprétative »[2].

Ces propos font écho à l’approche portée par les recherches en Grounded Theory/théorisation ancrée et qui transparaît notamment par l’emploi des expressions « sensibilité théorique » et « concepts théoriques ». Loin des « grandes théories sociales » qui viennent enfermer les possibilités d’analyse, ces démarches proposent une suspension théorique au début d’une recherche/terrain afin de faire abstraction de ses connaissances théoriques et de garder une « ouverture interprétative »[3]. Cependant, il est possible de faire appel tout au long de la recherche à des concepts sensibilisants/sensibilisateurs temporaires[4] et de développer une sensibilité théorique[5]. Les concepts sont alors des aides pour avancer au fur et à mesure de la recherche et interpréter l’analyse du phénomène observé. Pour Herbert Blumer, le qualificatif « temporaire » rappelle qu’un concept n’est jamais définitif dans le sens qu’il est toujours contextualisé dans un terrain donné. Ainsi, l’usage d’un concept a pour vocation d’évoluer, d’être remis en cause, questionné et affiné. Un principe que l’on retrouve lorsque l’on observe la façon dont un modèle théorique est testé, confronté sur un ensemble de « cas concrets » par un chercheur tout au long de sa carrière et/ou par d’autres chercheurs se basant sur un cadre théorique donné. Ce chapitre illustre également ce point, puisque je présente l’histoire d’un modèle théorique (les « cités et mondes communs » de Luc Boltanski et Laurent Thévenot[6]) développé en sociologie, et qui a été par la suite repris et questionné à l’aune d’autres terrains d’étude ou bien d’autre regard disciplinaire.

Bien qu’en théorisation ancrée, il est souvent conseillé en début de recherche d’opérer une suspension théorique pour ne pas orienter l’analyse et l’ancrer dans le terrain, il a été plutôt question pour ma part d’une exploration théorique large dans deux disciplines : la sociologie et les sciences de l’information et de la communication. Cette exploration tous azimuts s’explique également par le moment particulier du doctorat, qui laisse la possibilité de lire, de découvrir et de se « familiariser pour s’habiliter »[7]. Dans la démarche itérative de la théorisation ancrée, cela s’est traduit par un ensemble de lectures théoriques qui m’ont permis de dégager certains concepts et de les confronter successivement aux terrains et éléments recueillis. Mais, plus la thèse avançait, plus le champ des possibles théoriques est venu se resserrer et petit à petit un filtrage s’est opéré. Seuls quelques éléments théoriques robustes, capables de venir éclairer et expliquer au mieux l’objet de recherche, ont été gardés et sont présentés ici. J’expose dans ce chapitre le résultat de cette pérégrination théorique en exposant les concepts que je mobilise par la suite « en contexte » dans mon enquête.

J’ai commencé avec le concept des « cités et mondes communs » proposé par Boltanski et Thévenot dans De la Justification : les économies de la grandeur[8]. J’ai ensuite suivi la façon dont le modèle a été repris, complété et amendé par ces deux mêmes auteurs aux côtés d’autres chercheurs de diverses disciplines, au fil de l’évolution des problématiques sociétales explorées. Je vais donc présenter successivement quelques concepts-clefs issus de la sociologie pragmatique de la critique soit : les cités et mondes communs, les épreuves de justice puis la notion d’êtres multiples et d’« êtres sans corps » . En prenant pour appui le livre le Nouvel Esprit du Capitalisme, je décris ensuite la notion d’agencement sociétal (ici le capitalisme) et les dynamiques de changement des esprits qui expliquent l’engagement dans des entités/structures aux apparences stables. Je continue par la présentation de la « cité par projets »[9] et du troisième esprit du capitalisme qui donna lieu à de multiples travaux pour expliquer le monde social contemporain. J’aborde à la fin du chapitre des travaux plus récents prenant pour objet de recherche le ‘numérique’. J’y introduis ainsi la notion d’épreuve de justice « équipée » et précise les évolutions des modalités d’actions collectives et de mobilisations dans un contexte où les dispositifs numériques jouent un rôle essentiel.

3-1 Sociologie pragmatique de la critique : logiques de justification et reconfigurations

Au fur et à mesure des itérations successives de ma recherche, j’ai trouvé un écho tout particulièrement pertinent dans les écrits et travaux menés par le Groupe de sociologie politique et morale[10] créé dans le milieu des années 1980 à l’EHESS. Cette unité de recherche aujourd’hui dissoute a produit cependant tout un ensemble de travaux qui met en œuvre une sociologie dite pragmatique. Le « style pragmatique » se fonde sur des caractéristiques communes tout en possédant divers angles d’approches et des sujets d’intérêt distincts[11]. Je me suis basée pour ma part essentiellement sur l’approche pragmatique de la critique/de l’épreuve qui a donné naissance au modèle théorique des « cités et des mondes communs »[12]. Le modèle a ensuite été repris et complété par un ensemble de travaux issus de la sociologie mais aussi des sciences de l’information et de la communication ces dernières décennies. J’y reviens dans la seconde section de ce chapitre. Mais tout d’abord, qu’entend-on par un « style pragmatique » ?

3-1-1 Un « style pragmatique » : quelques caractéristiques

Dans l’article « sociologie pragmatique : mode d’emploi », Barthe et alii[13] reviennent sur ce qu’ils dénomment le « style pragmatique ». Dans le deuxième chapitre sur les régimes des savoirs, j’ai déjà présenté brièvement le tournant pragmatique des sciences sociales, qui a donné naissance à un ensemble divers de travaux à partir des années 1980 en sociologie[14]. En STS, les recherches ont ré-ancré la construction des savoirs dans des pratiques et un cadre socioéconomique donné.

Le plus petit dénominateur commun du « style pragmatique » peut être associé au substrat étymologique du pragma, de l’action, de la pratique. L’approche pragmatique souhaite ainsi observer ce que font les humains. Cela concerne aussi bien leurs faits et gestes, les actions qu’ils entreprennent mais aussi les discours qu’ils tiennent et soutiennent[15]. Les recherches tentent ainsi d’explorer et de mettre en évidence une diversité de situations sociales, des logiques d’actions et de formes de jugements[16]. Boltanski, dans son livre De la Critique : sociologie de l’émancipation[17], rédigé en 2009, revient de façon rétrospective sur le programme de recherche en sociologie pragmatique qu’il a participé à construire avec le Groupe de sociologie politique et morale. Dans cet ouvrage, il rappelle, d’une part, la filiation avec le pragmatisme (philosophie) dans le but de mettre l’accent sur la « performation du social au détriment d’une description cartographique du monde déjà là » et, d’autre part, une importance toute particulière donnée au langage et à l’interprétation en situation, notamment en France[18].

L’approche sociologique pragmatique peut aussi se définir en fonction des éléments par rapport à laquelle elle s’est construite (en opposition/en réaction), soit l’« approche critique » en vogue en sociologie à l’époque. Loin d’une approche critique surplombante où les choix sont déjà faits, le regard pragmatique observe plutôt ce qui se joue en situation et ce que les acteurs et actrices sont capables de construire. Ainsi, l’attention est moins portée sur ce qui est figé (le poids des structures, des champs, de l’habitus, etc.) et plutôt sur l’incertitude et l’indétermination du monde social (Nachi, 2015). L’expression « sociologie pragmatique de la critique » est une façon en elle-même de se positionner face à une sociologie critique de la domination[19][20].

Une phrase dans le livre Le nouvel esprit du capitalisme résume bien le style pragmatique et la démarche de recherche entreprise par Boltanski et Chiapello : « Mais les hommes ne subissent pas seulement l’histoire ils la font et nous voulions les voir à l’œuvre »[21]. L’approche pragmatique invite à « prendre au sérieux les acteurs », c’est-à-dire dire à ne pas seulement considérer leurs propos comme des illusions ou bien des logiques de manipulation et de domination, mais bien à remettre au premier plan les modalités d’action dépendantes de leur propre perspective sur une situation. Pour chaque acteur, cette perspective spécifique se construit, comme le décrit Nicolas Dodier, par leur « expérience personnelle, les traces du passé livrées par l’environnement, et leurs horizons d’attente. »[22]. Sur le plan du collectif, la question est notamment de comprendre dans une situation donnée comment de grandes « visions du monde » sont défendues et amènent des individus à se regrouper ensemble non pas pour défendre des intérêts privés mais bien des intérêts communs. Prendre au sérieux les acteurs, c’est ainsi leur associer ce que Boltanski nomme un registre métapragmatique, c’est-à-dire une réflexivité qui permet de « qualifier ce qui se passe »[23], mais aussi de mettre en place une mesure pour juger la différence avec ce qui « devrait être ». En lien avec le registre métapragmatique, le sociologue herméneute cherche à comprendre les actions et les dynamiques qui font et définissent le monde social, considéré avec son lot de discordes, de négociations et de compromis qui participent à le faire évoluer sur des temps plus ou moins longs. Boltanski et Thévenot ont défini ce qu’ils désignent comme des régimes d’action[24]. Trois grands régimes d’action ont été proposés : paix, violence, justice. Le régime de justice consiste en des moments spécifiques, qualifiés d’épreuves de justice, où différents individus partagent des points de vue divergents sur une situation donnée. Ils se justifient alors en faisant référence à des intérêts collectifs fondés sur la défense d’un bien commun. Dans des moments de confrontation argumentée, à la différence du régime de violence, le débat a toute son importance pour qualifier ce qui semble être juste pour chaque partie prenante. Les épreuves de justice sont ainsi des moments-clefs pour voir se révéler de grandes logiques de justification associées à des visions du monde spécifiques.

Comme le soulignent Barthe et alii, les épreuves sous la forme de controverses ou d’affaires deviennent des « points d’entrée dans l’ordre social et dans la question de sa problématique reproduction »[25]. Or, l’étude des moments-clefs de « dispute argumentée » peut se faire selon deux grands axes. Il est possible d’étudier les épreuves dans le but de comprendre leur dynamique et la façon dont un désaccord se résout (sociologie de l’épreuve). Mais l’analyse des justifications et des critiques qui y sont associées est aussi particulièrement éclairante pour comprendre le contenu de grandes « visions du monde » à une époque donnée (sociologie de la critique). De la même manière que l’on parle d’une sociologie de la traduction ou de l’acteur-réseau (ANT)[26], ici on peut parler d’une sociologie de l’épreuve ou d’une sociologie de la critique. Si la sociologie de l’épreuve se centre sur la description de dynamiques et la façon dont les jeux des acteurs (accords, compromis, etc.) participent à l’évolution et la résolution des épreuves, la sociologie de la critique quant à elle étudie la cristallisation d’un « ensemble de règles et de grammaires » lors de moments de désaccords[27]. Elle y associe l’étude d’un ensemble d’éléments d’économie et de philosophie politique sous-tendant chaque logique de justification avec la description de différentes « cités et mondes commun ».


Sociologie de l’épreuve, sociologie de la critique et démarche par théorisation ancrée

Je précise les deux grands regards que l’on peut porter sur les épreuves de justice (sociologie de l’épreuve versus sociologie de la critique), car l’articulation de ces deux axes est au cœur de ma recherche. La sociologie de la critique porte sur les discours (justifications et critique pour défendre une vision du monde), tandis que la sociologie de l’épreuve se concentre sur les dynamiques pour comprendre la « trajectoire » d’une épreuve. Je reprends ici le terme de « trajectoire » employé par Francis Chateauraynaud[28]. Je tâche de montrer dans ma thèse la nécessaire complémentarité des deux approches. Dans ma démarche par théorisation ancrée, les deux axes sont ressortis du codage (cf. chapitre quatre) avec la définition de deux catégories : les « perspectives argumentatives » et les « stratégies dans l’épreuve ».

Ces concepts n’ont pas été déterminés au début par le choix d’un cadre théorique mais sont issus de l’observation et de l’analyse par théorisation ancrée. C’est « après-coup » dans les aller-retours entre observation de terrain-analyse-théorie que j’ai fait le lien avec la sociologie de la critique/ de l’épreuve.


3-1-2 Les épreuves de justice : révélateurs de grandes logiques de justifications (cités et mondes communs)

Comme indiqué précédemment, une épreuve de justice est un moment particulier de conflits où une argumentation est cependant possible, à la différence d’autres moments où toute discussion est impossible (régime de violence) ou n’a pas lieu d’être (régime de paix). Dans les situations de recours à la justice, les acteurs ont un regard métacritique sur ce qu’ils font car la manière dont ils le font ne leur semble plus aller de soi. Leur réflexivité leur permet d’une part de qualifier ce qui se passe mais aussi de faire valoir « ce qui devrait être », c’est-à-dire ce qui leur paraîtrait bien, bon et juste[29]. Boltanski emploie aussi le terme d’épreuve de réalité[30] au lieu d’épreuve de justice, pour désigner des épreuves qui concernent des moments de désaccords reposant sur des divergences entre grandes conceptions du monde. Dans ces épreuves particulières, les acteurs ne défendent pas seulement leur intérêt particulier mais plutôt celui d’un groupe pour le bien commun. Chaque grande conception se fonde sur des principes supérieurs communs et a une portée universelle à une époque donnée. Un groupe d’individus peut y adhérer et s’appuyer sur un argumentaire propre à un principe supérieur commun pour prétendre à la vérité. Ces notions sont modélisées sous les termes de « cités et de mondes communs » dans l’ouvrage de Boltanski et Thévenot De La justification : les économies de la grandeur[31].

Pour décrire de façon simple les principes supérieurs communs et les économies de la grandeur, on peut prendre un exemple familier, celui de l’ordre de service d’un plat. Pour savoir qui sera servi en premier lors d’un repas à plusieurs convives, il est nécessaire que chacun soit d’accord sur la temporalité même du service d’un plat entre les conviés au repas : est-ce l’aîné par exemple qui pourra se servir en premier ? Ou bien est-ce que l’ordre n’a que peu d’importance car une répartition collective et égalitaire sera effectuée ? Où s’agit-il de servir un invité spécial qui prend part au repas ? Si chacun connaît les principes prioritaires, par exemple servir l’aîné, alors la situation se passe sans conflit. Mais si quelqu’un remet en cause cette répartition ou ce partage, alors cet ordre ne va plus de soi et peut être débattu. Les épreuves de justice sont les moments spécifiques où ces règles sont remises en question. Chacun peut alors exposer ses principes : il est important de servir l’aîné dans le respect de la hiérarchie, l’invité spécial a besoin d’une reconnaissance spécifique, etc. Ces principes « mis sur la table », il s’agit de trouver un moyen de mesurer (économie) ces différentes « grandeurs » proposées par les différentes parties prenantes[32]. Dans ce modèle, chaque individu a donc des compétences pour juger une situation en faisant appel à la défense d’une priorité/grandeur spécifique à mettre en avant. Les logiques représentent ainsi des « univers d’argumentation »[33], c’est-à-dire un ensemble de règles de justification, des « grammaires » sur lesquelles on peut s’appuyer[34]. Les « cités » s’appuient notamment sur un ensemble d’objets de dispositifs qui permettent de mesurer en situation quelles grandeurs prévalent, dans ce cas le terme de « mondes communs » est employé[35].

Les cités en ce sens représentent de grandes logiques de justification et donnent à voir des façons de penser la société, son organisation et sa gouvernance à un moment donné. Dans la société contemporaine, six logiques ont été identifiées par les auteurs[36] en se basant sur des textes fondateurs d’ordre philosophique dont la vocation est de définir des modèles de société et d’en donner une explication sociale, philosophique et politique, d’où le terme d’« économie et de philosophie politique » que j’emploie par la suite notamment en référence aux travaux de Benjamin Loveluck sur la généalogie du libéralisme[37]. Les auteurs se sont attachés à décrire les différentes cités (opinion, civique, domestique, marchand, industriel, inspiré) de façon systématique selon plusieurs caractéristiques. Je ne reviens que sur quelques-uns des éléments descriptifs détaillés par les auteurs[38]. Un des plus importants est le principe supérieur commun, attaché à une grandeur qui est jugée prioritaire dans chaque cité. Par exemple, pour la cité civique, il s’agit de mettre en avant le collectif ; la cité industrielle repose sur les notions d’efficacité et de performance ; la cité domestique met en priorité le respect des rapports de hiérarchie. À chaque cité correspond aussi ce qui est appelé un état de grand ou un état de petit, c’est-à-dire les qualités mises en avant ou répudiées pour chaque cité. On y retrouve aussi un ensemble de figures-types (répertoire de sujets). L’artiste ou le scientifique désintéressé par toute considération matérielle est caractéristique de la cité inspirée, l’ingénieur est associé à la cité industrielle, les représentants du collectif (syndicats par exemple) sont typiques de la cité civique. Le père, l’ancien est associé quant à lui à la cité domestique car il est le garant de la tradition et donc d’une forme de protection et d’un « rien ne bouge »). Pour la cité de renom, dont la grandeur est la reconnaissance, les figures associées sont celles des personnalités publiques. Dans la cité marchande, c’est celui qui s’enrichit qui est considéré comme grand.


Théorisation ancrée et noms des concepts employés

Dans un ensemble d’écrits ayant repris le modèle théorique des cités, différentes expressions ont été employées pour désigner les cités et leur grammaire : logiques de justification, visions du monde, rationalités propres. Ma démarche par théorisation ancrée m’a amenée à employer ces termes, tout autant qu’à m’en détacher pour proposer d’autres expressions. Je parle par exemple de « perspectives argumentatives » pour décrire les éléments de discours que j’ai observés en situation, et que j’ai rattachés à la notion de « logiques » sous-tendant des « visions du monde » spécifiques.

Je n’ai pas employé le terme de cités et mondes communs même si je me suis inspirée de la description de certaines caractéristiques des cités (c’est pour cette raison que j’emploie ensuite les qualificatifs de civique, industriel, marchand, etc.). C’est là toute la différence entre l’inclusion dans un cadre théorique donné et la démarche par théorisation ancrée qui « dés-encadre » des concepts, ce qui permet également de proposer une relecture d’un cadre théorique, sans rejeter de but en blanc tous les concepts qui y sont associées. La théorisation ancrée a pour visée de définir au fur et à mesure des concepts et d’en proposer une articulation dans un terrain donné, sans pour autant prétendre à la construction d’une quelconque théorie générale (cf. Chapitre quatre).


Or, ces cités ne sont que des grands concepts, des grandes idées générales (des idéaux-types) reposant sur des textes canoniques proposant une vision de la société et de son organisation (notamment par des éléments d’économie et de philosophie politique). Pour que les principes supérieurs communs soient comparés, un ensemble d’objets et de dispositifs y sont associées. Dans une situation donnée, la mesure des grandeurs peut se faire dans un monde commun ou entre différents mondes, ce qui participe également à la résolution possible des épreuves selon différents cas de figures[39].

Des cités aux mondes communs en situation : compromis, arrangement et critiques

En effet, dans une situation donnée pour qu’un jugement puisse être rendu, un ensemble d’objets spécifiques sont associés à chaque cité et appuie les justifications. Les auteurs emploient le terme de mondes communs (monde = cité + objet)[40]. L’appareillage des grandeurs permet ainsi de passer d’une argumentation à un ensemble d’actions coordonnées en situation et à la résolution possible d’une manière ou d’une autre de l’épreuve[41]. Les mondes ont toute leur importance car les dispositifs donnent des prises nécessaires à la résolution des conflits selon différentes modalités. L’ouvrage de Boltanski et Thévenot[42] consacre ainsi toute une partie à décrire les critiques entre mondes (un monde peut adresser une critique particulière à un autre monde) mais aussi les différentes façons de résoudre un conflit. Trois mécanismes principaux y sont proposés : la clarification, l’arrangement ou le compromis[43]. Ces dynamiques présentent un degré de stabilité plus ou moins grand dans le temps et sont plus ou moins égalitaires. La clarification est une relation asymétrique où l’un des mondes se range à la décision de l’autre. Pour reprendre l’illustration de l’ordre du repas, chacun se met d’accord par exemple sur la priorité donnée aux principes d’aînesse. Un arrangement est une situation instable, où un accommodement est trouvé mais peut être remis facilement en cause à chaque fois que la situation se rejoue (à chaque repas dans l’illustration).

Le compromis quant à lui (le plus largement décrit dans l’économie de la grandeur) est le plus durable car il se base sur un accord entre les principes de chaque cité. Pour reprendre l’exemple du repas, un compromis entre le monde civique et le monde de l’opinion (invité spécial) repose par exemple sur l’idée que la star sera servie en premier car elle pourra ensuite aller défendre dans d’autres contextes la cause du plus grand nombre. La stabilité du compromis pour cela se construit notamment sur des dispositifs, c’est-à-dire des objets, des infrastructures, des normes, mais aussi des règles. Les procédés permettent l’association d’objets issus de plusieurs mondes, des dispositifs communs, sans toutefois qu’une nouvelle grandeur soit créée[44]. Différentes figures de compromis sont données en exemple dans De la Justification : par exemple, le produit représente un accord entre le monde marchand et le monde industriel. Les droits des travailleurs sont aussi considérés comme un compromis civique-industriel. Un autre compromis entre le monde civique et le monde industriel se retrouve autour de l’idée de « service public », structure qui permet d’associer une dynamique gestionnaire pour gérer de façon efficace la « vie civique »[45] .


Mise en perspective avec les chapitres d’analyse : l’importance des compromis

J’insiste ici sur la description du compromis car je montre dans mon analyse que les compromis de par leur ancrage dans des dispositifs jouent un rôle majeur pour expliquer l’émergence des revendications concernant l’open en sciences. Un des éléments de ma thèse est de considérer que le déploiement des technologies numériques vient déstabiliser des compromis existants (civique-industriel/domestique-marchand) qui assurent la stabilité du régime des savoirs et de son esprit associé à une époque et contexte donné (cf. Chapitre six).


Un point à spécifier cependant concerne l’emploi du terme de monde commun qui peut parfois prêter à confusion car on peut penser qu’il représente des groupes, des collectifs, des communautés stables. Mais, à la différence de la notion de « mondes sociaux »[46] où des individus appartiennent à un monde, dans le modèle des cités, ces mondes désignent - comme le rappelle Mohamed Nachi - un « univers d’argumentation et des formes de compétences spécifiques que les personnes peuvent mobiliser généralement pour opérer des qualifications ou établir des équivalences »[47]. Un individu n’est donc pas attaché à un monde. Cela me conduit à revenir brièvement sur la définition même donnée à un « être » et plus précisément aux « êtres multiples », qui peuvent aussi bien représenter des individus que des institutions. Un concept qui a toute son importance ici est celui d’« êtres sans corps »[48], c’est-à-dire les institutions, notamment l’État dont le rôle est majeur par sa capacité à proposer des compromis via la mise en place de cadres juridiques, économiques, etc.

Êtres multiples et diversité de voix

Dans l’article « Une justification écologique ? conflits dans l’aménagement de la nature »[49], Claudette Lafaye et Thévenot emploient le modèle des cités pour étudier les « rhétoriques politiques » dans le cas d’un conflit particulier de réaménagement du territoire. Outre le fait qu’ils proposent une nouvelle justification, « la cité écologique »[50], les auteurs apportent quelques précisions à la définition de ce qu’ils appellent des acteurs-types (en référence aux idéaux-types) associés aux différentes argumentations émises. Ce terme permet d’insister sur le fait qu’un même acteur de terrain peut faire entendre plusieurs voix en fonction des situations et peut représenter tout aussi bien un individu ou un collectif. Un des exemples de leur démonstration dans cet article[51] porte sur l’acteur-type des associations. Selon les contextes, les associations peuvent à la fois invoquer une dimension militante et critique, ou bien tout au contraire une justification basée sur une logique gestionnaire. Parfois, la voix de l’expertise est mobilisée par l’association avec à l’appui l’apport d’arguments scientifiques. Dans le même article, les auteurs montrent que l’administration peut aussi se faire l’écho de plusieurs voix dans un langage aussi bien administratif que technique ou économique. Un point important avancé également par ces auteurs est que ces « mondes » sont repérables aussi bien par les justifications apportées par les acteurs-types que par les critiques qu’ils émettent sur d’autres mondes. Les discours des lobbies de la chasse et de la pêche défendent par exemple des « traditions séculaires » (domestique) mais portent également un jugement critique quant aux « directives européennes qualifiées de technocratiques » (compromis civique-industriel)[52].

Étudier les arguments de chaque acteur-type (aussi bien les justifications que les critiques) nécessite donc d’être attentif à la diversité des voix qu’ils peuvent employer en fonction des situations, c’est-à-dire des ressources à disposition, des espaces dans lesquels ils se trouvent mais aussi du cadre d’énonciation. J’insiste sur l’importance de considérer les éléments en contexte dans la deuxième section de ce chapitre.

Dans ce modèle, que ce soit un individu, un groupe ou bien une institution, chacun représente donc un « être multiple, une personne composite »[53]. Comme le souligne Nachi, « les personnes peuvent se réaliser dans plusieurs mondes »[54] si elles possèdent la grammaire des cités et arrivent à adapter leur « logique argumentative en fonction des circonstances »[55]. Les cités et mondes ne sont donc pas des valeurs attachées aux personnes.


Mise en perspective avec les chapitres d’analyse : diversité de voix et « figures-types »

Dans la suite de mon analyse, je m’attache à montrer que les perspectives argumentatives, c’est-à-dire à la fois les justifications mais aussi les critiques à l’encontre d’autres acteurs, sont employées par ce que je désigne différentes « figures-types ». Les figures-types peuvent être aussi bien des individus qui s’expriment (par exemple, le scientifique militant, l’open scientist, etc.) mais aussi des institutions (industrie culturelle, maison d’édition, institut de recherche dans sa dimension gestionnaire). Je préfère employer le terme de figure-type plutôt qu’acteur-type pour insister sur le fait qu’il s’agit également de représentation symbolique telle que la figure du citoyen ou du scientifique, véhiculée à une époque et un contexte donné.

Autre point important, un même individu ou institution peut selon la situation être associé à différentes figures-types. Je reviens plus en détail sur ce point lors de la présentation de ma modélisation, c’est-à-dire le schéma (concepts et articulation entre ces concepts) qui résume l’analyse que j’ai faite du phénomène observé (cf. introduction partie trois).


Dans cette approche, les êtres peuvent aussi se référer à une institution, représentée par des « porte-paroles ». Les « êtres sans corps », notamment l’État, ont été décrits plus précisément dans le livre De la critique : précis de sociologie de l’émancipation[56]. L’ouvrage renoue d’une certaine façon avec des éléments de la sociologie critique en intégrant le rôle des structures, qui ont toute leur importance dans la dynamique des épreuves par leur capacité à dire « ce qui est ce qui vaut »[57] .

Le rôle de l’État dans la mise en place de l’épreuve : « Dire ce qu’il en est de ce qui est »

En plus de proposer une rétrospective du modèle des cités, le livre De la critique : précis de sociologie de l’émancipation[58] est aussi un moyen pour l’auteur de dialectiser sociologie critique et sociologie pragmatique de la critique en réintroduisant des éléments tels que les institutions[59]. La sociologie pragmatique de la critique permet en effet de redonner du poids aux acteurs et à leur capacité critique dans des moments d’incertitude. Mais cette démarche peut également, et c’est la remarque de Boltanski dans ce livre, aider à comprendre comment un ensemble de moyens sont mis en place pour que l’incertitude soit résorbée, c’est-à-dire qu’un ensemble soit considéré comme « stable » à un moment donné. La stabilité est essentielle pour que tout ne soit pas remis en cause en permanence, ce qui empêcherait toute action. Boltanski avance que la capacité à diminuer l’incertitude se situe dans la fonction institutionnelle. Les institutions sont ainsi qualifiées d’« êtres sans corps » et représentent des entités à qui on délègue la tâche « de dire ce qu’il en est de ce qui est »[60] et de définir à un moment « la réalité » . Ces dernières sont représentées par des porte-paroles (par exemple les membres du gouvernement) dont les propos peuvent être remis en cause, ce qui crée selon l’expression de Boltanski une contradiction herméneutique[61]. Pour réduire la contradiction herméneutique, les institutions et leurs porte-paroles s’appuient alors sur des normes, des règles, en somme un ensemble de textes qui ont la capacité sémantique de qualifier « ce qui est » mais également déontique[62] de dire « ce qui vaut ». Les garanties institutionnelles permettent ainsi de trancher dans des situations d’incertitude, d’instaurer des règles et ainsi de performer la réalité par le biais de codes et d’écrits. On voit ainsi apparaître l’importance des dispositifs et le rôle majeur de la figure de l’État pour résoudre des épreuves de justice publique.


Mise en perspective avec les autres chapitres : « être sans corps » et « gouvernement » lors de la consultation République numérique

Le rôle des « êtres sans corps » est primordial dans cette étude. En effet, lors de la consultation République numérique, le « gouvernement »[63], en proposant le projet de loi pour une République numérique, joue le rôle de « dire ce qu’il en est de ce qui est » mais également de ce « qui vaut » (fonction herméneutique et déontique). C’est pour cette raison que je considère la consultation comme une épreuve de réalité. Je détaille ce point dans le chapitre quatre.


Par ses fonctions juridiques, l’État a la capacité de redéfinir des notions, d’intégrer au droit de nouveaux éléments issus parfois de critiques et ainsi, comme l’exprime Boltanski, d’« adapter [le droit] aux nouvelles réalités qui s’annoncent. »[64]. À cela s’ajoute aussi le rôle d’autres dispositifs comptables et économiques employés par l’État. Et c’est notamment l’hégémonie du cadre comptable et juridictionnel avec un « gouvernement par les normes »[65] et la mise en place d’un nouveau management public à partir des années 1970 qui sera l’objet du livre Le nouvel esprit du capitalisme[66].

L’ouvrage publié en 1999 par Boltanski et Chiapello est intéressant sur plusieurs points et je m’y attarde un peu longuement désormais. Deux aspects m’ont particulièrement intéressée dans le volume. Tout d’abord, l’étude donne un cadre explicatif aux dynamiques de reconfiguration des justifications dominantes avec le concept d’esprit. Un esprit définit un ensemble de justifications dominantes à une époque et un contexte donné, qui vient sous-tendre l’engagement du plus grand nombre dans un agencement sociétal aux apparences stables. Dans leur cas d’étude, l’agencement sociétal est le capitalisme, son esprit représente la « grammaire » employée qui permet de justifier l’engagement dans le capitalisme malgré les critiques qui peuvent lui être faites[67]. Un autre point abordé dans ce livre concerne les mécanismes mêmes de formation d’une cité et la proposition par les auteurs de l’émergence d’une nouvelle logique de justification, la cité par projets[68] dans les années 1970. Ils décrivent ainsi un nouvel esprit du capitalisme en formation dans les années 1990, qui ne fera que se déployer dans les décennies suivantes, comme le soulignent d’autres travaux réalisés à la suite.

3-1-3 Dynamiques de changement d’un esprit : critiques des agencements sociétaux et nouvelles logiques de justification

Dans leur ouvrage, Boltanski et Chiapello ont pour ambition d’étudier les différents esprits d’un système particulier, le capitalisme, en s’intéressant aux jeux de critiques et de justifications qui lui ont été adressés au fil du XXème siècle. Au tout début de leur livre, les auteurs rappellent que leur définition du capitalisme est « minimale ». Ils qualifient le capitalisme comme une « exigence d’accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques »[69]. Mais ils rappellent que leur objectif n’est pas de décrire ce qu’est le capitalisme. Leur objectif, en se basant sur le modèle des cités et des mondes communs, est d’« entreprendre la description des changements de l’esprit du capitalisme au cours des trente dernières années dans ses rapports avec les critiques qui furent adressées au processus d’accumulation durant cette période. »[70]. Le terme « esprit » est défini comme « l’idéologie qui justifie l’engagement dans le capitalisme. »[71] Dit autrement, leur objectif est de comprendre comment un agencement sociétal complexe (économique, politique, philosophique etc.) comme le capitalisme est accepté par le plus grand nombre malgré les critiques qu’on peut lui porter. Leur propos est d’observer l’évolution de cet esprit, soit les justifications qui viennent à l’appui de ce système et lui confèrent une apparente stabilité par l’inscription de ces justifications dans les institutions, les discours et les actions des hommes. La sécurité et l’autonomie sont deux facteurs clefs des discours de justification des esprits.

Le nouvel esprit du capitalisme : un regard sur les dynamiques de changement d’un esprit et le rôle des critiques

Pour décrire ce qu’est le capitalisme, les auteurs emploient la notion d’agencements sociétaux. Ils introduisent ainsi dans leur analyse des entités larges, des structures qui avaient été « délaissées » par la sociologie pragmatique car elles s’éloignent des actions précises des acteurs[72]. Or, les auteurs soulignent que ces structures sont nécessaires pour construire des projets collectifs. Différentes formes de justifications ayant une validité universelle sont alors nécessaires pour s’y engager, d’où l’emploi des cités et des mondes pour les étudier. Boltanski et Chiapello tentent ainsi de mêler dans leur analyse à la fois le « style pragmatique » en vogue dans les années 1980 avec des concepts des sciences sociales des années 1970, connotés négativement car jugés comme « quelque chose de trop “grand”, de trop “gros” pour être immédiatement saisissable et descriptible à travers des observations ponctuelles de situations. »[73] Leur but a ainsi été de tenter un rapprochement entre des approches micro et macro avec comme élément de jonction le concept d’esprit.


Mise en perspective avec les autres chapitres : capitalisme et autres agencements sociétaux (régime des savoirs et démocratie)

Si dans l’ouvrage Le Nouvel Esprit du capitalisme, l’agencement sociétal étudié est le capitalisme, dans le cas de ma recherche, je me concentre plus spécifiquement sur un autre agencement sociétal : le régime des savoirs. Toute mon analyse consiste à décrire les différentes conceptions de ce « que devrait être ‘la Science’ » puis de mettre en évidence la reconfiguration de son esprit et d’expliquer les raisons mêmes de ces changements. Cela fait l’objet de l’ensemble de la partie trois et quatre (chapitre cinq à huit). Dans le chapitre neuf, un autre agencement sociétal est mentionné, le système démocratique. Pour cela, je mets en perspective le dispositif participatif de la consultation République numérique avec l’étude des discours sur la transformation actuelle de la démocratie qui l’accompagnent.


En prenant comme cas d’étude le capitalisme, leur analyse s’emploie à montrer plus spécifiquement comment, au fil des époques, différents esprits se sont succédé pour justifier l’engagement dans ce système malgré les critiques qui lui sont portées. Les critiques apparaissent lorsqu’un décalage s’opère entre le fonctionnement global d’un agencement et les idéaux qui lui sont portés. Cela amène ainsi sa remise en question. En dénonçant des injustices sociales et économiques, les critiques ont ainsi pour effet « de délégitimer les esprits antérieurs et de leur enlever de leur efficacité. »[74] Mais elles ont aussi pour conséquence de « brouiller les pistes », car les critiques sont récupérées par les porte-paroles pour devenir un élément constitutif du nouvel esprit. La naissance d’un esprit s’explique alors par le fait que diverses problématiques associées à un agencement sociétal engendrent à un moment donné une relance de la critique à son égard. Puis, cette critique se retrouve par la suite paralysée par « l’incorporation d’une partie de sa thématique au nouvel esprit »[75].

Boltanski et Chiapello distinguent trois vagues successives du capitalisme associées à la transformation de son esprit. À chaque fois l’instauration d’un nouvel esprit se base sur des compromis entre différentes logiques de justification définies par les cités.

Le premier capitalisme à partir des années 1920 repose sur deux logiques de justification principales, domestique et marchande[76]. Il se base sur la figure de l’entrepreneur individuel et des entreprises familiales et sur les principes de sécurité tels que le patrimoine, le paternalisme et la croyance dans le progrès de la science et de la technique (notamment par ses relations avec l’industrie). Le deuxième esprit du capitalisme est quant à lui issu des Trente Glorieuses (1930-1960) ; il repose sur des justifications civiques et industrielles avec l’élaboration d’un « compromis d’État civique-industriel »[77] pour assurer la sécurité institutionnelle et redistribuer les biens dans un but de justice sociale. Les dérives s’expriment par la mise en place d’une rationalité gestionnaire et d’une logique de planification. Cet esprit se retrouve notamment dans le discours de management des années 1960 avec des « plaidoyers sur l’efficacité des politiques publiques et l’importance centrale de l’État. »[78]. L’État dans ce cas-là apporte une sécurité par la gestion de la concurrence entre les entreprises en assurant un ensemble de droits au travailleur. Les termes qui y sont associés sont ceux de centralisation, bureaucratie mais également ceux d’organisations gigantesques et de consommation de masse, termes même du cadre typique, du vocabulaire de management des années 1960. Et c’est notamment autour de ces éléments que des critiques sont émises à la fin des années 1970 (Mai 68), et participent à la formation d’un nouvel esprit du capitalisme encore en émergence dans les années 1990, basé sur une nouvelle justification, la cité par projets. Le nouvel esprit se serait constitué suite à deux types de critiques principales, une sociale déjà présente dans la remise en cause des esprits précédents mais également une nouvelle forme de critique, cette fois-ci « artiste », fondée par une représentation du monde en réseau[79]. Mais avant de donner les caractéristiques même de cette nouvelle « rhétorique politique »[80], je détaille dès à présent la dynamique entre critique et instauration d’un nouvel esprit.

Entre deux vagues successives, une critique peut s’affaiblir car les thématiques qu’elle porte sont déjà intégrées dans l’esprit du moment. Le deuxième esprit du capitalisme, par exemple se construit, à la sortie des années 1930, sur une critique sociale forte face à des justifications principales dominantes domestique et marchande du premier esprit (défense des classes sociales dominées). La critique sociale faite contre le premier esprit a participé ainsi à créer un nouveau compromis entre des valeurs civiques, collectives et l’adaptation à des exigences industrielles dans l’image même d’un État-providence, représentatif du deuxième esprit. Mais quelques décennies plus tard, dans les années 1960, et notamment en 68, l’État-providence est vivement critiqué, ce qui relance la critique sociale. Mais celle-ci repose majoritairement sur le même argumentaire : remise en cause de l’exploitation (manque de solidarité et critique de l’individualisme) mais aussi émergence d’inégalités. L’impact des critiques n’est dans le contexte de 1968 que faible et « non-entendu » car des réponses aux critiques ont déjà été partiellement intégrées dans le compromis civique-industriel (droit des travailleurs). Les critiques « en jugeant le présent à l’aune d’idéaux éprouvés dans le passé »[81] semblent alors conservatrices en raison de leur position anachronique. Face à cette critique sociale affaiblie, une seconde critique de type « artiste » se développe contre le deuxième ordre du capitalisme avec des éléments de critiques et de revendications d’un nouveau genre. Les critiques cette fois-ci dénoncent d’une part une perte de sens, un désenchantement et une nostalgie des sociétés traditionnelles ; d’autre part, elles expriment un sentiment d’oppression, de manque de liberté et un refus de s’assujettir. De plus, les critiques comportent, toujours selon les auteurs, deux versants : une dimension antimoderniste qui prône un retour vers des éléments passés et une dimension moderniste avec la proposition de nouvelles alternatives[82]. Mais à la différence des esprits précédents basés sur des justifications entre cités déjà connues, le troisième esprit en formation reposerait essentiellement sur une nouvelle logique de justification, la cité par projets.


Mise en perspective avec les autres chapitres : la référence à différents esprits du régime des savoirs

Je prends le temps de définir les différentes vagues du capitalisme et les dynamiques de reconfiguration des esprits car ces éléments sont venus nourrir mon analyse et ont participé à la construction de ma thèse en tant que tel. En effet, une partie de mon travail est de questionner les fondements même de la cité par projets et de la nature du nouvel esprit du régime des savoirs qui se développerait aujourd’hui face aux revendications de l’open en sciences. J’aborde cela tout au long des chapitres d’analyse (cinq à huit) et y consacre aussi une section dans le dixième et dernier chapitre.


La cité par projets : un nouvel ordre de justification d’un monde conçu en réseau

Pour mener leur étude, les auteurs comparent deux corpus de textes de management des années 1960 et 1990[83]. Ils mettent en évidence que le vocabulaire employé entre les deux corpus pour décrire ce que serait la « bonne gestion » / le management nécessaire à la production de biens par des travailleurs, a significativement changé durant ces trente années. Par exemple, les termes tels que projet et réseau sont employés dans les années 1990 alors qu’ils étaient absents auparavant. L’emploi du mot cadre disparaît quant à lui presque totalement. L’évolution de cet « univers d’argumentation » est pour eux révélateur d’un nouvel esprit du capitalisme présent dans le discours du management des années 1990, la cité par projets. En effet, contrairement aux autres phases où des compromis entre différentes logiques se sont mises en place par l’instauration de dispositifs (les normes de l’État-providence, les droits des travailleurs, etc.), les auteurs précisent qu’ils n’ont pas trouvé de compromis ici et voient plutôt apparaître une nouvelle cité qu’ils appellent cité par projets. La cité est associée à un monde connexionniste, c’est-à-dire une vision d’un monde conçu en réseaux. Dans les textes de management des années 1990, la grammaire employée met en avant la figure des entreprises en réseaux et reprend des éléments de la critique « artiste » basée sur la notion d’autonomie et de flexibilité. Le nouvel esprit du capitalisme se construit sur des points d’appuis normatifs émis par la critique artiste à la fin des années 1970, tout en s’hybridant avec des thématiques essentielles de cette époque (mondialisation, apparition des problématiques écologiques, etc.). Dans ce contexte, le sentiment d’autonomie sur lequel repose le nouvel esprit en formation est basé sur l’absence de hiérarchie, un autocontrôle et un sentiment de sécurité fondée sur la confiance, la méritocratie et l’épanouissement personnel. Les auteurs indiquent brièvement que l’esprit se déploie dans le contexte du développement des réseaux informatiques mais sans s’y attarder. Le principe supérieur commun attaché à la cité par projets est celui de l’activité. À la différence de l’efficacité de la cité industrielle qui peut sembler assez similaire, l’activité de la cité par projets dépasse les notions et les cadres habituels de travail ou de non-travail. Elle consiste ici à s’insérer dans un réseau. Les figures représentatives sont celles du médiateur qui mène des projets en activant les réseaux. Le but est donc de se connecter aux autres, entrer en relation, et pouvoir être flexible, adaptable, trouver les bonnes informations et les partager. Dans ce monde en réseau, l’innovateur mais également le chercheur qui a l’habitude de manipuler du savoir, de créer des liens est particulièrement adapté[84].

Les auteurs, dans la dernière partie de l’ouvrage, proposent une ouverture mais aussi quelques éléments de prospective concernant les formes que prendraient les critiques face au nouvel esprit en émergence dans les années 1990. Pour eux, la critique sociale et artiste des années 68, portée par des « cercles d’intellectuels et d’artistes d’inspiration libertaire, autogestionnaire » perd de son efficacité. Les critiques alors neuves en 68 apparaissent comme des idéaux passés (critique de la technocratie, de la centralisation, etc.) dont l’influence est alors bien moindre. Une nouvelle critique sociale verrait le jour avec la montée de l’action humanitaire et une forte composante juridique pour contrer cet esprit. Cette critique sociale fait écho, selon eux, à une « pensée radicale anglo-saxonne, elle-même d’inspiration libérale, qui met l’accent moins sur une exigence d’égalité que sur un impératif de non-discrimination dans l’accès à des biens publics considérés comme fondamentaux »[85]. La critique artiste, quant à elle, dans son versant moderniste dénonce de nouvelles formes d’oppression dues aux modes de management et revendique une nécessaire limitation de la sphère marchande. L’État est considéré dans cette critique comme un acteur majeur en raison de sa fonction institutionnelle et de sa capacité à constituer de nouveaux droits. Son rôle serait de mettre en place « une politique publique responsable » pour faciliter la représentation dans le débat politique de celles et ceux qui seraient victimes de ce néo-capitalisme[86]. Fait intéressant, ils décrivent également le rôle de « centres de calcul indépendants de ceux sur lesquels les directions et le management exercent leur pouvoir »[87]. Un rôle qui est important pour avoir des informations fiables sur des dérives à l’œuvre (comportements des multinationales, marchandisations outrageuses, etc.) et qui se base sur la vérification entre des accords signés « sur le papier » et sur ce qui se fait en réalité[88]. On voit ainsi déjà à cette époque émerger des critiques mais aussi des dispositifs qui ne font que se déployer par la suite avec le ‘numérique’. Cependant, la fin de l’ouvrage laisse quelques doutes quant au déploiement d’un nouvel esprit associé à la cité connexionniste.

Des mondes qui précèdent les cités : actions et ancrages des justifications

En effet, dans le modèle des cités et des mondes, les « métaphysiques politiques »[89] s’inspirent de grands textes fondateurs et sont donc aussi bien situées dans le temps que dans l’espace. La cité inspirée est basée sur la cité de Dieu de Saint Augustin (354-430), la cité domestique et d’opinion reposent respectivement sur deux œuvres du 17ème siècle : Politique tirée des paroles de l’écriture sainte de Bossuet (1627-1704) et Le Léviathan de Hobbes (1588-1679). La cité civique s’appuie quant à elle sur un écrit du XVIIIème siècle, Du contrat social de Rousseau (1712-1778). Les cités marchandes et industrielles reposent sur des éléments de philosophie et d’économie politique de la fin du XVIII ème siècle et du début XIXème siècle (Les œuvres de Saint Simon (1760-1825) et La Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations d’Adam Smith (1723-1790). Même si l’aspect chronologique de l’apparition des cités n’est soulevé ni dans De la justification : les économies de la grandeur ni dans Le nouvel esprit du capitalisme, on observe que les logiques de justification sont associées à des textes de différentes époques. Les cités et les mondes sont ainsi « datés » car ce qui est considéré comme universel évolue aussi dans le temps, d’où l’apparition également de nouvelles logiques.

Un autre point crucial concerne la dynamique de formation entre une cité et un monde commun. Les éléments d’économie et de philosophie politique constitutives des cités ne peuvent prendre forme que par « leur enracinement dans des dispositifs, des objets et du droit »[90]. L’émergence d’un nouveau type de justification et son déploiement pour le bien commun se traduisent tout d’abord par l’existence d’un ensemble d’objets, de dispositifs et d’acteurs pour venir appuyer concrètement les idées portées. Une cité sans dispositif ne peut se mettre en place car la « dimension morale » n’a pas d’ancrage dans des activités. La formation de la cité marchande se développe à la fin du XVIIème siècle par la mise en place avant tout d’activités marchandes[91]. Le cadre philosophique et économique propre n’a pris forme que par la suite et a permis d’autonomiser la cité marchande par rapport à des considérations domestiques. Dernier point qui a toute son importance ici, Boltanski et Chiapello précisent que les sciences sociales participent aujourd’hui en grande mesure à cette mise en forme théorique et amènent ainsi à porter des conceptions au statut de bien commun[92]. La fin de l’ouvrage reste néanmoins sur une interrogation. En 1999, les auteurs précisent que la cité par projets manque à la fois d’ouvrage fondateur pour appuyer cette nouvelle vision mais également de « force mobilisatrice »[93] pour mettre en œuvre les conceptions sous-jacentes à une société en réseau. Or, on trouve quelques années plus tard, avec l’émergence d’Internet et du Web, des travaux en sciences humaines sociales qui apportent des éléments de réponse à la question laissée ouverte en 1999 du déploiement d’un esprit sous-tendu par la vision d’un monde connexionniste.

3-1-4 Dernières décennies : des rhétoriques d’un « nouvel esprit » aux conceptions informationnelles

Un ensemble de travaux se sont basés sur les écrits présentés précédemment afin d’étudier les évolutions politiques et sociales des dernières décennies. On retrouve l’emploi du terme « nouvel esprit » dans d’autres ouvrages. Le livre de Loïc Blondiaux par exemple s’intitule Le nouvel esprit de la démocratie : actualité de la démocratie participative[94]. L’auteur y présente notamment le déploiement d’une forme politique plus participative (ou tout au moins en apparence) de la démocratie reposant sur un impératif délibératif et la mise en place d’un mode de gouvernance basé sur un « nouvel esprit de l’action publique »[95]. Sur les formes de militantisme, Irène Pereira emploie quant à elle l’expression d’un nouvel esprit contestataire[96]. Plus généralement, d’autres travaux s’attachent à montrer l’émergence d’un nouveau management public associé à des politiques néolibérales. Les formes de contrôle plus soft reposant sur l’autonomie et la responsabilité de tout un chacun, y sont décrits avec un gouvernement par les normes et les nombres[97]. Le mode de management des années 1990, s’est en effet étendu à toutes les sphères de l’action publique et repose sur une « numérisation du politique »[98] avec une place de plus en importante des informations statistiques et des données pour organiser l’action humaine. Dans ce sens, des rapprochements sont faits avec le développement des technosciences. Pour Xavier Guchet, elles sont à mettre en parallèle avec le troisième esprit du capitalisme car elles représentent une nouvelle justification pour adhérer à la production des connaissances scientifiques et à leur utilité malgré la situation d’incertitude que les savoirs engendrent actuellement[99]. Les technosciences, fondées sur l’idée d’une démocratie technique, sont ainsi une façon de tenir un discours de responsabilité à l’égard de toutes et tous au sujet des sciences et des techniques. On voit aussi en filigrane le lien avec un grand nombre de travaux sur le néolibéralisme, comme « mode nouveau de gestion et de gouvernement des individus, des institutions, des États et des mondes sociaux » comme le souligne Dominique Pestre[100]. Dans ce contexte il s’agit de gérer l’État comme une entreprise et il est de la responsabilité de tout un chacun de se gouverner et d’être acteur de sa propre liberté.


Mise en perspective avec les chapitres d’analyse : discours sur les technosciences et esprit contemporain du régime des savoirs

La comparaison de Guchet entre technosciences et esprit du capitalisme fait particulièrement écho à la considération du régime des savoirs comme un agencement sociétal associé à différents esprits successifs. Dans le chapitre six, je détaille l’esprit actuel dominant de ‘la Science’, inclus dans un paysage technoscientifique et néolibéral. Cet esprit développé à partir des années 1980 se fonde sur des justifications qui ont soutenu l’engagement dans la production des connaissances scientifiques malgré un climat d’incertitude. J’associe ces justifications à un compromis entre deux logiques : technoindustrielle d’une part et marchande de l’autre.


Un autre champ d’étude où des rapprochements sont tissés concerne celui du déploiement des technologies numériques. Dès 2002, Olivier Simioni met en parallèle les discours sur la société de l’information et le nouvel esprit du capitalisme[101]. L’auteur fait remarquer que les discours d’une révolution informationnelle entremêlent à la fois une rhétorique libertaire d’une part et libérale d’autre part. Cependant, derrière l’injonction à la décentralisation et à l’autonomie, il note que des logiques industrielles et marchandes restent au cœur du mode de fonctionnement de la production des biens informationnels. Un « rien de nouveau à l’horizon » resterait présent bien loin « de la réalisation d’une utopie réticulaire »[102]. Cependant, une dizaine d’années plus tard, le déploiement du ‘numérique’ avec le rôle essentiel que prend Internet vient changer la donne. D’autres travaux s’attardent à montrer l’influence du réseau des réseaux internet sur la mise en œuvre même de nouvelles conceptions d’économie et de philosophie politique propres à la cité par projets. Sur ce point, les propos de Loveluck sont particulièrement pertinents. Ses travaux[103] constituent une référence centrale dans ma recherche pour interroger l’apparition de nouveaux modes de penser et d’agir avec le ‘numérique’.

Libéralisme informationnel et Internet

Loveluck dans sa thèse intitulée « La liberté par l’information : généalogie politique du libéralisme informationnel et des formes de l’auto-organisation sur internet »[104] propose de retracer une généalogie du libéralisme informationnel, soit l’émergence d’une nouvelle philosophie et économie politique avec Internet. À plusieurs reprises, il mentionne les travaux de Boltanski et Chiapello sur la formation d’une cité par projets. Il fait remarquer en les citant que lors de la rédaction de leur ouvrage en 1999, les auteurs n’ont pas mis en évidence un texte canonique en lien avec cette cité « qui viserait à établir la possibilité d’un monde harmonieux et juste fondé sur le réseau »[105]. Or, son étude des textes fondateurs portant sur Internet le pousse à proposer des ouvrages et plus spécifiquement le livre de Yochai Benkler Dans la richesse des réseaux[106]comme représentatif d’une nouvelle justification à l’œuvre avec Internet :

À ce titre, l’ouvrage peut être perçu comme un démenti au constat formulé en 1999 par Luc Boltanski et Eve Chiapello, qui ne parvenaient pas à identifier de « texte canonique » à la racine de l’« ordre connexionniste » associé au « nouvel esprit du capitalisme », et sur laquelle une entreprise de légitimation ou de « justification » de cet ordre aurait pu véritablement s’appuyer.[107]

Effectivement, le livre Dans la richesse des réseaux décrit une nouvelle économie et philosophie politique qui dépasse une vision industrielle de l’économie pour proposer un mode en réseau et auto-organisé basé sur la circulation de l’information. L’« économie informationnelle en réseau » est associée à une forme de libéralisme consistant en l’association libre des individus « sans recourir à un ordre social arbitraire […] et à une force de coercition telle que l’Etat » [108]. Par une approche généalogique, Loveluck montre comment la conception même du libéralisme évolue au cours des siècles, ainsi que les multiples significations prises par le terme de liberté. Si la notion de liberté individuelle s’est construite dès le XVIIème autour des notions de liberté d’opinion et d’expression pour prendre des décisions éclairées et limiter le pouvoir de l’État, une dimension économique forte s’est ajoutée au cours du XIXème siècle. Le libéralisme a signifié ainsi la non-intervention de l’État pour respecter le libre marché. Plus récemment, comme mentionné précédemment, le concept de néolibéralisme désigne le contexte global associé à un « nouvel esprit » et le rôle d’un État entreprise, soumis aux mêmes logiques de performance et de responsabilité. Pour Loveluck, Internet fait émerger une nouvelle conception du libéralisme et des libertés, cette fois-ci informationnelle, qui brouille les repères habituels. La nouvelle forme de libéralisme associe à la fois une demande libertaire (d’auto-organisation) mais également libérale au sens d’un libre-échange avec Internet. Pour faire un parallèle avec les écrits de Simioni[109], les modèles industriels classiques associés aux discours d’une société de l’information donnent lieu progressivement avec Internet à la mise en place de modèles économiques qui reposent sur les spécificités mêmes d’un réseau.


Mise en perspective avec les chapitres d’analyse : des « autoroutes de l’information » au libéralisme informationnel

Ces propos font écho aux éléments déjà introduits dans le premier chapitre sur la mise en place des modèles économiques numériques. J’y rappelais qu’au départ un projet d’« autoroutes de l’information » avait été commandité par le gouvernement en accord avec les industriels (cf. 1-2-1). Puis, petit à petit le projet a été oublié face à de nouveaux modèles économiques basés sur les spécificités du réseau et des externalités positives produites par des communautés (capitalisme informationnel, cognitif). Cette distinction entre ancien modèle que l’on tente d’adapter et nouveau modèle économique numérique informationnel est au cœur de l’articulation des deux chapitres sept et huit de la partie quatre. Ces chapitres aborderont deux conceptions de l’open, une qui repose sur la construction d’un compromis civique-technoindustriel, et le retour d’un service public, mais en restant toujours basé sur des modèles économiques des autoroutes de l’information (chapitre sept). Le chapitre huit présente des modèles économiques puisant dans une logique processuelle et à rattacher à un libéralisme informationnel.


J’aimerais désormais dans une dernière section détailler plus spécifiquement les travaux visant à questionner l’influence du ‘numérique’ sur la réorganisation actuelle des formes d’action collective. Si le ‘numérique’ est au cœur des débats en termes de contenu, il vient aussi changer la forme et la manière même dont on peut débattre aujourd’hui. Plusieurs recherches en sciences de l’information et de la communication étudient l’équipement des débats par des dispositifs numériques. Mais l’attention portée à la configuration des échanges et la prise en considération des cadres et dispositifs a débuté avant l’essor d’Internet en sociologie, avec l’étude des controverses. Avec la sociologie des controverses, l’optique a été entre autres de ré-ancrer la démarche pragmatique de la critique et le modèle des cités dans des cas concrets pour en éprouver et compléter les principes.

3-2- Une épreuve de justice numérique : équipement des débats et mobilisations numériques

3-2-1 Points d’ombre des perspectives argumentatives : des épreuves de justice « équipée »

Si les principaux concepts présentés ci-dessus ont émergé de l’analyse de grands textes canoniques dans De la justification et un corpus de livres de management dans Le nouvel esprit du capitalisme, le modèle des cités et des mondes nécessite également d’être éprouvé empiriquement sur des terrains. Un point que souligne Marc Jacquemain (2001) :

C’est seulement en le confrontant, concrètement, à l’analyse de controverses concrètes, que l’on peut dire s’il constitue une description fidèle des modes de justification des acteurs et s’il en constitue une description utile, c’est-à-dire une description qui nous aide à décoder ce qui est en train de se passer.[110]

Cet ancrage dans des cas concrets de désaccord et de « rencontre » de points de vue divergents est mené dans l’étude et l’analyse de « grandes » controverses contemporaines : changement climatique, OGM, amiante. Ces controverses, comme le soulignent Clément Mabi et Romain Badouard, sont des situations où « il ne s’agit pas uniquement de défendre des intérêts, mais également de défendre une conception du monde qui fait sens pour celui qui l’épouse »[111]. Cela passe par une gestion démocratique des problèmes soulevés. Une dispute prend le statut de controverse quand elle sort d’un seul espace et vient finalement être « mise en débat dans l’espace public »[112].

Francis Chateauraynaud dans ce sens apporte un regard et un angle d’analyse particulier aux « épreuves publiques » en s’attachant à étudier différents dossiers de controverses (amiante, vache folle, prion, etc.). Ses travaux[113] montrent l’importance de considérer des moments de désaccord dans toute leur diversité et de porter un regard à la fois sur les temps longs des conflits tout en étant attentif aux cadres, espaces et dispositifs investis dans des joutes argumentatives.

Dans le modèle des cités et des mondes communs, les cadres, espaces et dispositifs sont d’ores et déjà abordés dans le but d’éclairer l’analyse pragmatique de la critique. Les dispositifs sont rattachés à des « mondes » en tant que répertoires d’objets et jouent un rôle important dans les arguments des acteurs pour appareiller les grandeurs et « jauger » leur poids en situation. Les dispositifs sont également essentiels dans la résolution de désaccords puisqu’ils participent à la mise en œuvre de compromis (cf. 3-1-2). L’État, par sa fonction institutionnelle, joue en ce sens un rôle important avec la construction de tels dispositifs par le biais de cadres comptables, économiques, juridiques[114]. Ce « gouvernement par les normes » ne fait que se développer avec le rôle que prennent aujourd’hui les indicateurs, les métriques dans une gouvernance « douce » caractéristique du troisième esprit du capitalisme et d’une ère des technosciences. J’ai mentionné également précédemment que l’autonomisation des cités s’opère par des dispositifs comme « force mobilisatrice » qui permettent à de nouvelles pratiques de se développer (cf. 3-1-3). Un des exemples clefs cités auparavant est celui de la mise en œuvre progressive d’un libéralisme informationnel (notamment dans les modèles économiques actuels) suite au développement d’Internet et de son déploiement massif aujourd’hui. Mais l’analyse des dispositifs dans des épreuves de justice a toutefois un point d’ombre lorsqu’ils sont considérés seulement comme contenu d’une activité argumentative, et qu’on tend à oublier leur influence dans la trajectoire d’une épreuve elle-même et leur rôle pour faire « peser » tel ou tel argument dans un débat.

Or, ce regard sur les dispositifs notamment médiatiques et les pratiques communicationnelles associées est essentiel pour comprendre la fabrique des arguments et leur circulation. Il s’agit alors non plus de regarder seulement la façon dont les arguments font référence à des objets et des dispositifs pour passer des idées hors-sol des cités à une mesure des grandeurs dans les mondes communs. Il est question ici d’interroger comment des épreuves de justice sont elles-mêmes équipées et « cadrées ». La notion de « portée des arguments » avancée par Chateauraynaud[115] s’inscrit dans cette sensibilité particulière car elle permet d’articuler à la fois l’étude des arguments et le jeu des acteurs (l’activité argumentative) en fonction du contexte. La « portée des arguments » invite à prendre en considération le rôle des espaces, des lieux d’énonciation et des énonciateurs donnés sur la trajectoire argumentative[116]. Une autre notion, celle d’arènes, est employée pour désigner les différents espaces dans lesquels les débats et les échanges peuvent se dérouler et qui donnent une coloration différente aux argumentaires avancés. Autrement dit, un argument, selon où il sera énoncé, par qui, dans quel espace et à quel moment, aura une influence différente sur les débats. En retour, les cadres d’énonciation ont une importance majeure car ils amènent aussi les acteurs à concevoir leur argumentaire en fonction des situations.

Un point que résume Chateauraynaud dans cet extrait :

Ainsi, la même phrase ou le même discours pourra être considéré comme un bon argument dans une négociation mais pas dans un débat public. Inversement, les cadres d’énonciation portent les acteurs à modifier, agencer, présenter leurs arguments de façon différente, puisqu’il est constitutif de tout argument d’être polyphonique, c’est-à-dire dialogique : selon les interlocuteurs, selon la nature de l’auditoire présent, selon le degré de symétrie des échanges entre les protagonistes, on est conduit à dire des choses différentes tout en ayant pour visée de dire essentiellement la même chose, ou plutôt de défendre les mêmes intérêts et représentations.[117]

Cette approche replace ainsi « les théories de l’argumentation dans des histoires en train de se faire »[118] et porte une attention spécifique aux multiples cadres dans lesquels des opinions, des visions du monde vont pouvoir être défendues et peser. Mais cela nécessite aussi, pour les protagonistes impliqués, de savoir manier les différents cadres pour faire reconnaître une cause commune, d’où l’intrication avec la notion de mobilisation politique basée sur des pratiques médiatiques et communicationnelles.

Or, les pratiques argumentatives sont aujourd’hui elles-mêmes modifiées par l’importance des flux numériques qui transforment « les modes de circulation et les formes d’argumentation [et ] la fabrique des acteurs et des arguments »[119]. Et ce phénomène n’a fait que s’amplifier avec la prééminence depuis quelques années de controverses qui quittent le terrain des médias papiers pour être investis majoritairement en ligne. Elles modifient en cela la logique des épreuves publiques et amènent à porter un regard particulier sur le rôle des dispositifs sociotechniques.

3-2-2 Les SIC et l’étude de la matérialité des controverses en ligne : espaces et design numériques

En plus du champ de recherche en sociologie, un ensemble de travaux en sciences de l’information et de la communication s’attachent à redonner de la « matière » aux épreuves de justice. Le Web, les réseaux sociaux représentent un écosystème médiatique progressivement investi pour faire part de revendications, faire valoir un point de vue et rallier d’autres personnes dans des espaces publics numériques. Une attention toute particulière est accordée à l’influence des espaces du débat, et des dispositifs sociotechniques dans la gestion même des controverses et la circulation des arguments[120].

À la jonction entre sciences politiques et SIC, l’étude des controverses « en ligne » est un terrain privilégié pour explorer la façon dont le ‘numérique’ participe à faire évoluer la participation et l’action collective. Dans sa thèse, Mabi s’est intéressé plus spécifiquement au nouvel esprit de la démocratie et de l’action publique avec la mise en place de dispositifs participatifs pour soutenir les processus démocratiques, en prenant comme cas d’étude la Commission nationale du débat public (CNDP). Sa thèse montre comment les dispositifs de consultation en eux-mêmes et l’articulation entre différents espaces (en ligne, hors ligne) participent à la constitution des publics « le concernement » et conditionnent ainsi la teneur d’un débat et sa trajectoire[121]. Mabi a continué d’explorer ce thème en croisant l’approche pragmatique des controverses avec une démarche communicationnelle dans le cas du conflit autour de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes[122]. L’auteur montre ainsi comment les réseaux sociaux numériques (RSN) constituent un contre-cadre et jouent un rôle essentiel dans les stratégies de groupe pour venir peser dans le débat et se confronter à d’autres rationalités. Mabi et Badouard ont aussi exploré dans d’autres travaux la notion de « design des dispositifs » et ont souligné l’influence des fonctionnalités spécifiques d’un site web sur l’orientation des actions et de la participation possible au débat[123].

Bien loin d’une vision cyber-optimiste d’une démocratie renouvelée par Internet ou tout au contraire de propos cyber-pessimistes où « rien ne change », ces approches tentent de comprendre les conditions concrètes de l’emploi des dispositifs et ce qu’elles révèlent des transformations de nos démocraties mais aussi de la réadaptation ou de la persistance des enjeux de pouvoir et d’inégalités sous couvert de dialogisme participatif et de transversalité. D’autres recherches s’attachent à comprendre comment des pratiques en ligne en continuité des modalités d’actions collectives conventionnelles se trouvent aujourd’hui investies sur Internet. Elles soulignent aussi l’émergence de nouvelles formes d’organisation reposant sur des façons de penser l’action collective propre à la nature réticulaire d’Internet. C’est notamment ce qui a été qualifié par les termes de « mobilisation de clavier »[124], de mobilisations informationnelles[125] ou plus récemment de mobilisations numériques[126].


Regard spécifique des SIC sur le ‘numérique’ et démarche par théorisation ancrée

Au sein des études en SIC, tout un vocabulaire spécifique est employé pour aborder l’étude des controverses et leurs spécificités numériques : l’équipement des débats, la matérialité et la dimension communicationnelle des controverses, l’étude des dispositifs par une approche techno-sémiotique, etc. Ce vocabulaire est issu du regard spécifique porté par les SIC sur les technologies de l’information et de la communication, qui vient désormais s’appliquer sur le ‘numérique’. Les technologies numériques sont abordées dans toute leur complexité et hétérogénéité, à la fois dans leur dimension technique, dans leur composante communicationnelle et médiatique, tout autant que dans le rapport même que le ou la chercheur.e entretient avec cet objet de recherche particulier[127].

La notion de « composite » employée par Joëlle Le Marec peut aider aujourd’hui à appréhender le ‘numérique’ non pas comme un terrain en tant que tel ou un objet autonome. Ce concept souligne l’importance de considérer les situations de communication construites lors d’une enquête et « qui constituent la matière et la forme même de toute réalité sociale observable »[128]. Le terme de dispositif est aussi utilisé pour désigner entre autres le Web. Laurence Monnoyer-Smith expose dans le chapitre de livre « Le web comme dispositif : comment appréhender le complexe ? »[129] le sens donné à ce concept dans sa définition foucaldienne, c’est-à-dire comme :

un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments[130].

Par une approche techno-sémiotique, les SIC tendent également à souligner la « matérialité » des technologies numériques et la manière dont le « design des dispositifs » structure, oriente le comportement des acteurs et les jeux de méditations, ce qui révèle également un ensemble d’enjeux de relations d’autorité et de pouvoir.

Dans une démarche par théorisation ancrée, je n’ai pas considéré ces concepts comme des entités stables et définitives, mais j’ai employé ceux qui prenaient du sens au fur et à mesure de l’analyse tout en les questionnant. C’est pour cette raison que j’emploie le terme d’épreuve de justice/de réalité « équipée » ou bien l’expression de « design des dispositifs ». Néanmoins, je n’emploie pas tout le vocabulaire des SIC ou bien je n’inclus pas ma démarche méthodologique dans une approche techno-sémiotique. L’intégration de ces concepts ou méthodologies dans ce document aurait consisté en une reconstruction a posteriori de mon processus de recherche aussi bien d’un point de vue théorique que méthodologique pour « coller » à des cadres disciplinaires. Je rejoins ici les propos de Joëlle le Marec qui a questionné ce rapport entre terrain et concept ou plutôt conceptualisation et notait ainsi que :

concept d’une part [et] terrain de l’autre, doivent se contraindre l’un l’autre, ils doivent se contraindre à se transformer mutuellement pour aider à se rapprocher de ce qu’on entrevoit et qui est toujours un déséquilibre à résoudre entre ce que l’on voudrait penser et ce que l’on saisit empiriquement. [131]


3-2-3 Mobilisations numériques et informationnelles : continuité et spécificités

Faire valoir une justification pour le bien commun est au cœur des processus politiques et démocratiques et plus particulièrement lorsqu’ils prennent la forme de débat public, même si les répertoires d’actions collectives se sont toujours accompagnés d’activité médiatique et cela bien avant « l’informatique connectée » comme le souligne Fabien Granjon dans son ouvrage Mobilisations numériques.[132] Internet et le Web modèlent la façon de « faire politique » car ils constituent des espaces employés pour pouvoir se coordonner, réagir, s’organiser et bien entendu faire entendre sa cause. Les dispositifs numériques de médiation et de communication sont en effet pris en considération par les acteursqui y construisent des stratégies particulières (médiactivisme)[133], à la fois pour construire des éléments de langage au service de leur cause et proposer un cadrage alternatif des échanges, mais aussi pour mobiliser et faire nombre. Ces mobilisations numériques puisent ainsi dans les répertoires d’actions collectives qui sont réadaptées sur ces espaces. Mais les spécificités du réseau des réseaux et des imaginaires qui y sont associés amènent également de nouvelles formes d’engagement et des conceptions distinctes de ce que représente un collectif. J’expose désormais quelques-uns de ces éléments qui sont pour certains en continuité des modalités d’action plus « classiques » et pour d’autres spécifiques à l’essor d’Internet et du Web comme espace de revendication mais également comme objet même de mobilisation.

En continuité de modalités classiques de mobilisation, on retrouve par exemple les pétitions maintenant adaptées sur des sites web. Le principe reste néanmoins toujours le même : recueillir le plus possible de votes. Les technologies de l’information et de la communication offrent ainsi la possibilité à des groupes de se coordonner à distance et de s’organiser pour des causes communes à une échelle désormais internationale. Internet participe à une meilleure coordination et à un travail collaboratif qui dépassent les frontières, d’où le terme de transnational turn pour désigner de telles mobilisations[134]. Listes de discussion, réseaux sociaux, sites participatifs sont autant d’espaces qui permettent de partager de la veille, de mettre en commun des agendas mais également de co-construire en groupe des savoirs militants et des contre-expertises. Madeleine Akrich et Cécile Méadel ont par exemple étudié le rôle des listes de discussion au sein d’un groupe de patients en tant qu’outil de veille mais également espace de création d’une interprétation et d’une vision différente de leur maladie, comme le résume cet extrait :

Les listes apparaissent donc comme des sortes de laboratoires dans lesquels les informations circulent et sont débattues, les convictions s’éprouvent et se forgent, les options stratégiques qui pourront être reprises dans d’autres espaces (eux-mêmes reliés à d’autres formes d’action collective) sont élaborées et testées.[135]

On peut citer également l’importance de l’auto-publication pour faire entendre d’autres voix ou revendiquer une indépendance journalistique, politique, etc. et une prise de parole alternative[136]. ‘Le numérique’ permet ainsi la formation et la mise en visibilité de cadres alternatifs qui participent à de nouvelles interprétations d’une situation et à une nouvelle fabrique de l’opinion publique[137]. Lorsqu’on prête attention aux dynamiques de mobilisation en ligne, on observe cependant des nouvelles formes d’engagement et d’identité propres aux caractéristiques de la cité par projets et d’un ordre connexionniste.

3-2-4 Collectif malgré eux : nouvelles formes d’engagements et d’identité ancrées dans la technique

« Collectifs malgré eux », « nouvelles communautés pertinentes pour l’action », voici quelques qualificatifs employés pour décrire des groupes d’acteurs mobilisés pour une cause donnée sur des espaces numériques[138]. Plus qu’une agrégation d’acteurs dans des structures établies (syndicats, etc.), des collectifs dans une configuration réticulaire se composent et se recomposent en fonction des situations. En effet, les mobilisations numériques ont pour spécificité de regrouper des individus en fonction d’une volonté commune révisable à tout moment. Il est question alors d’actions collectives distribuées désincarnées[139], qui au premier abord ne semblent pas portées sur la « chose politique » telle qu’on l’entend traditionnellement, et sans sentiment d’appartenance a priori à un parti politique ou à une organisation[140]. Cette façon spécifique de penser le collectif et l’engagement donne aussi naissance à des leaders aux compétences particulières. Les « soft leaders » représentent ceux qui réussissent à créer une cohésion en orchestrant un ensemble de ressources à un instant t[141]. Cela nécessite une maîtrise des réseaux et un savoir-faire dans la mise en scène et la narration des « luttes ». Ce leadership, comme le souligne Granjon, se mesure par des compétences de contrôle ou d’accompagnement de « la production, la diffusion et l’appropriation des flux d’information et de communication »[142].

Ces savoir-faire au cœur même des logiques de mobilisation participent en effet à brouiller les pistes habituelles de communication politique et publique. La séparation entre sphère privée/publique ne tient plus, les réseaux sociaux mélangent souvent cercles familiaux, amicaux et professionnels. Une charge émotionnelle plus forte se retrouve avec une mise en récit des actions à l’échelle individuelle[143]. Bien loin des tonalités militantes classiques, il s’agit dans ce cas-là beaucoup plus d’un « récit de soi » et d’un expressivisme rendu possible par des formes d’autopublication dans des blogs ou des forums, comme le soulignent Allard et Vandenberghe[144]. L’importance d’une mise en récit à la première personne repose sur une construction narrative et un storytelling qui mêlent des éléments d’intérêt général et la mise en avant d’expérimentations considérées comme des formes d’accomplissement pratique[145]. Le récit de soi est renforcé par la circulation des ressources et toute la symbolique de l’image, des vidéos et d’une culture transmédia alliant remix et un humour propre à Internet (meme, gif)[146].

Les technologies en ce sens ne représentent pas de simples outils de communication, mais elles participent à la construction des valeurs des collectifs et de leur identité. Granjon emploie la notion de « techno-pragmatisme » pour souligner l’importance d’un agir technique où « les valeurs ne précèdent pas les faits et surtout pas les scripts, c’est-à-dire les potentialités ouvertes par les appuis matériels »[147]. Les technologies sont ainsi source de critiques et de modes d’actions, d’où le terme employé d’hacktivisme. À l’image de mouvements tels que les Anonymous, les hackers fondent leurs actions, leurs modalités de contestation et de revendication dans une critique de la technique mais également dans une maîtrise de ces mêmes dispositifs sociotechniques[148]. Les connaissances techniques deviennent en elles-mêmes une possibilité d’émancipation et un rééquilibrage d’asymétrie de pouvoir. À l’heure où il est nécessaire d’investir des espaces de discussion en ligne pour participer aux prises de décision qui s’y déroulent[149], les acteurs plus « traditionnels » ne possèdent pas forcément toutes les compétences pour comprendre et maîtriser les enjeux de ces cadres sociotechniques. Cracking, mail bombing ou site-in virtuels sont ainsi des moyens de contester en mettant l’action au premier plan mais en rappelant également que les technologies numériques ne sont pas seulement un outil de mobilisation mais bien la défense d’une cause commune : la liberté de l’information.

Ce dernier élément fait écho à ce que j’ai commencé à présenter dans le premier chapitre portant sur les différentes facettes du ‘numérique’. L’open est un nouveau mot d’ordre pour défendre de nouvelles libertés, et cette formule cristallise un grand nombre d’enjeux sociopolitiques et techniques. Mais en étudiant les débats sur l’open, on se confronte méthodologiquement aux propres caractéristiques des mobilisations numériques : des collectifs réticulaires, des espaces investis à l’échelle internationale, une circulation et une reprise des discours qui révèlent les potentialités créatrices de communication offertes par des dispositifs transmédia. Analyser ces nouvelles causes communes et les débats qui les entourent amène à se heurter à la difficulté même de circonscrire un cas d’étude particulier. Les échanges se déploient à une échelle globale et dans de multiples contextes d’énonciation et de rebondissements. Suivre le « style pragmatique » et délimiter un moment de conflits et de controverses devient un véritable « casse-tête ». Mais plus que définir un objet de recherche, un autre défi consiste à analyser la multitude des discours et des échanges entre de multiples acteurs. En premier lieu, cela semble aisé grâce aux méthodes numériques qui permettent de recueillir « automatiquement » des éléments d’observation devenus data. Mais par où commencer, où s’arrêter, comment capter un maximum des échanges ? Faut-il s’essayer en tant que chercheur en sciences humaines et sociales aux nouvelles approches de data science en vogue aujourd’hui ?

Tout l’enjeu du chapitre qui suit est d’éclairer ces différentes considérations méthodologiques. J’y présente l’approche ethnographique numérique développée pour étudier une épreuve de réalité « équipée » (la consultation République numérique), tout en adoptant une attitude réflexive sur la propre construction de la situation d’enquête.


[1] Raquel Fernandez-Iglesias, Penser l’intégration scolaire à partir de l’expérience des enseignant-e-s : la construction de sens en tant que cheminement transactionnel, Université de Genève, Genève, 2016

[2] Ibid., p.74

[3] Ibid., p.74

[4] Herbert Blumer, « What Is Wrong with Social Theory », American Sociological Review, 1954, vol. 18, p. 3‑10

[5] François Guillemette et Jason Luckerhoff, « L’induction En Méthodologie de La Théorisation Enracinée (MTE) », Recherches qualitatives, 2009, vol. 28, nᵒˢ 2, p. 3‑20

[6] Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification : les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, 483 p.

[7] Caroline Dayer, « Élaborer sa posture à travers la thèse » dans Devenir chercheur : Écrire une thèse en sciences sociales, Paris, Éditions de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, 2015, p. 87 ; cf. introduction de la partie deux sur la construction d’une posture de recherche.

[8] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[9] Je mets la « cité par projets » entre guillemets pour cette première occurrence et sans guillemets par la suite.

[10] « Le Groupe de sociologie politique et morale (GSPM), fondé dans le milieu des années 1980 par Luc Boltanski, Michael Pollak et Laurent Thévenot, était une unité de recherche de l’École des hautes études en sciences sociales. ». Voir : http://gspm.ehess.fr/

[11] Yannick Barthe et al., « Sociologie pragmatique : mode d’emploi », Politix, 2014, nᵒˢ 103, p. 175‑204

[12] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[13] Y. Barthe et al., « Sociologie pragmatique », art. cit

[14] Cf. 2-2-2

[15] Thomas Bénatouïl, « Critique et pragmatique en sociologie. Quelques principes de lecture », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 1999, vol. 54, nᵒˢ 2, p. 281‑317

[16] Mohamed Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, Paris, Armand Colin, 2015

[17] Luc Boltanski, De La Critique : Précis de Sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009, 294 p

[18] Ibid., p.48-49

[19] Ibid.

[20] L’opposition entre sociologie critique de la domination et sociologie pragmatique de la critique est amenuisée par Boltanski dans son ouvrage De la critique : Précis de Sociologie de l’émancipation avec l’introduction du rôle des institutions comme des « êtres sans corps ». Voir : Ibid.

[21] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, 971 p. p.34

[22] Nicolas Dodier, « Les appuis conventionnels de l’action. Eléments de pragmatique sociologique », Réseaux, 1993, vol. 11, nᵒˢ 62, p. 63‑85

[23] L. Boltanski, De La Critique, op. cit p.99 ; Luc Boltanski, « Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination », Tracés. Revue de Sciences humaines, 2008, nᵒˢ 08, p. 17‑43

[24] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit ; M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit

[25] Y. Barthe et al., « Sociologie pragmatique », art. cit

[26] Cf. 2-2-3. Voir Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour (eds.), Sociologie de la traduction : Textes fondateurs, Paris, Presses des Mines, 2013, 401 p.

[27] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit

[28] Francis Chateauraynaud, « Trajectoires argumentatives et constellations discursives : Exploration socio-informatique des futurs vus depuis le nanomonde », Réseaux, 2014, vol. 188, nᵒˢ 6, p. 121

[29] L. Boltanski, De La Critique, op. cit

[30] Ibid., p.159

[31] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[32] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit p.64

[33] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.98

[34] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[35] Ibid., p.162 ; M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.128

[36] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit ; L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit p.64-66

[37] Benjamin Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris, 2012

[38] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[39] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.127-128

[40] Ibid., p.24

[41] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.130

[42] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[43] Sofiane Baba, « Vers un cadre conceptuel socio-constructionniste pour appréhender l’acceptabilité sociale », Éthique publique. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale, 2016, vol. 18, nᵒˢ 1

[44] Ibid., ; M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.184

[45] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit p.357

[46] Daniel Cefaï, « Mondes sociaux », SociologieS, 2015 ; Adele E. Clarke et Susan Leigh Star, « The Social Worlds Framework: A Theory/Methods Package », The Handbook of Science & Technology Studies, 2008, vol. 3, p. 113‑137 ; Guillaume Latzko-Toth, La Co-Construction d’un Dispositif Sociotechnique de Communication : Le Cas de l’Internet Relay Chat, Université du Québec à Montréal, Montréal, 2010 ; Anselm L. Strauss, « A Social Worlds Perspective », Studies in symbolic interaction, 1978, vol. 1, p. 119‑128

[47] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.98

[48] L. Boltanski, « Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination », art. cit ; L. Boltanski, De La Critique, op. cit p.117

[49] Claudette Lafaye et Laurent Thévenot, « Une justification écologique ? Conflits dans l’aménagement de la nature », Revue française de sociologie, 1993, vol. 34, nᵒˢ 4, p. 495‑524

[50] Je décris dans le chapitre dix les critiques faites à la « cité écologique », considérée comme l’ajout d’une énième cité par Bruno Latour. Voir : Bruno Latour, « Moderniser Ou Écologiser ? A La Recherche de La Septième Cité », Ecologie politique, 1995, vol. 13, p. 5‑27

[51] C. Lafaye et L. Thévenot, « Une justification écologique ? », art. cit

[52] Ibid.,

[53] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit p.144

[54] M. Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, op. cit p.146

[55] M. Jacquemain, « Les cités et les mondes de Luc Boltanski », art. cit p.17

[56] L. Boltanski, De La Critique, op. cit

[57] Ibid., p.149

[58] Ibid.,

[59] Olivier Alexandre, « Une sociologie de l’émancipation est-elle possible ? : À propos de De la critique de Luc Boltanski », Raisons politiques, 2010, vol. 39, nᵒˢ 3, p. 151

[60] L. Boltanski, « Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination », art. cit

[61] L. Boltanski, De La Critique, op. cit p.133

[62] Ibid., p.140

[63] J’indique le gouvernement entre guillemets car je me réfère au nom de profil indiqué sur le site web de la consultation République numérique (cf. chapitre quatre).

[64] L. Boltanski, « Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination », art. cit

[65] Ibid.,

[66] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit

[67] Ibid., p.41 et 100

[68] Ibid., p.171

[69] Ibid., p.35

[70] Ibid., p.95

[71] Ibid., p.41

[72] Ibid., p.78-79

[73] Ibid., p.925

[74] Ibid., p.72

[75] Ibid., p.467

[76] La critique du livre Le nouvel esprit du capitalisme de Françoise Piotet propose un schéma des esprits successifs, qui revient sur les justifications associées à chaque esprit. Voir : Françoise Piotet, « Sociologie générale - Critique du livre “Le nouvel esprit du capitalisme” », L’Année sociologique, 2001, vol. 51, nᵒˢ 1, p. 257‑273

[77] L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit

[78] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit p.148

[79] Ibid., p.174

[80] L’expression de « rhétoriques politiques » est employée dans l’article : C. Lafaye et L. Thévenot, « Une justification écologique ? », art. cit

[81] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit p.690

[82] Un exemple est donné pour illustrer les deux versants de la critique « artiste » : « La critique artiste est antimoderniste quand elle insiste sur le désenchantement, et moderniste quand elle se préoccupe de libération. ».Voir Ibid., p.91

[83] Par une approche dénommée de lexicographique, les auteurs ont étiqueté tout d’abord les deux textes de management avec le logiciel Prospero pour les codifier de façon automatique et classifier les mots (par exemple des entités, des qualités, des mots outils, etc.). Mais le travail s’est doublé d’une approche qualifiée d’herméneutique qui repose sur le travail des chercheurs de classifier les indéfinis mais également de regrouper les termes selon des grandes catégories dans le but de pouvoir les comparer de façon systématique. Voir Ibid., Annexe 3 p.727-735

[84] La description de la cité par projets est donnée dans le chapitre II Ibid., p. 167-253

[85] Ibid., p.690

[86] Ibid., p.695

[87] Ibid., p.677-678

[88] Ibid., p.678

[89] Ibid., p.696

[90] Ibid., p.696

[91] Ibid.,

[92] Boltanski et Chiapello reviennent sur le développement de la science économique qui participe à donner une conception de l’économie basée sur des lois positivistes expliquées par les discours scientifiques.

[93] Ibid., p.160

[94] Loïc Blondiaux, Le Nouvel Esprit de La Démocratie : Actualité de La Démocratie Participative, Paris, Seuil, 2008, 109 p.

[95] Clément Mabi, Le Débat CNDP et Ses Publics à l’épreuve Du Numérique : Entre Espoirs d’inclusion et Contournement de La Critique Sociale, Université de Technologie de Compiègne, Compiègne, 2014 p.42

[96] Irène Pereira, Un Nouvel Esprit Contestataire–La Grammaire Pragmatiste Du Syndicalisme d’action Directe Libertaire, École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris, 2009

[97] Alain Supiot, La Gouvernance Par Les Nombres : Cours Au Collège de France, 2012-2014, Paris, Fayard, 2015, 520 p ; Laurent Thévenot, « Un Gouvernement Par Les Normes. Pratiques et Politiques Des Formats d’information », Pratiques et politiques des formats, 1997

[98] Albert Ogien, « La valeur sociale du chiffre », Revue Française de Socio-Économie, 2010, nᵒˢ 5, p. 19‑40

[99] Xavier Guchet, « Les technosciences : essai de définition », Philonsorbonne, 2011, nᵒˢ 5, p. 83‑95

[100] Dominique Pestre, « 8. Néolibéralisme et Gouvernement. Retour Sur Une Catégorie et Ses Usages » dans Le Gouvernement Des Technosciences : Gouverner Le Progrès et Ses Dégâts Depuis 1945, Paris, La Découverte, 2014,

[101] Olivier Simioni, « Un nouvel esprit pour le capitalisme : la société de l’information ? », Revue européenne des sciences sociales. European Journal of Social Sciences, 2002, nᵒˢ XL-123, p. 75‑90

[102] Ibid.,

[103] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit ; Benjamin Loveluck, « Permanence et recomposition du partage public/privé à l’ère d’Internet : le personnel et le politique à l’épreuve de la libre circulation de l’information », Paris, halshs-01172594, 2013 ; Benjamin Loveluck, « Internet, une société contre l’État ? Libéralisme informationnel et économies politiques de l’auto-organisation en régime numérique », Réseaux, 2015, nᵒˢ 192, p. 235‑270 ; Benjamin Loveluck, Réseaux, libertés et contrôle : une généalogie politique d’internet, Paris, Armand Colin, 2015

[104] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit

[105] L. Boltanski et È. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, op. cit p.226 cité par B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit p.362

[106] Yochai Benkler, The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, New Haven [Conn.], Yale University Press, 2006, 515 p.

[107] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit p.361-362

[108] Ibid., p.361

[109] O. Simioni, « Un nouvel esprit pour le capitalisme », art. cit

[110] M. Jacquemain, « Les cités et les mondes de Luc Boltanski », art. cit p.27

[111] Romain Badouard et Clément Mabi, « Controverses et débat public : nouvelles perspectives de recherche », Hermès, La Revue, 2015, nᵒˢ 73, p. 225‑231

[112] Ibid.,

[113] Francis Chateauraynaud, « La contrainte argumentative. Les formes de l’argumentation entre cadres délibératifs et puissances d’expression politiques », Revue européenne des sciences sociales. European Journal of Social Sciences, 2007, nᵒˢ XLV-136, p. 129‑148 ; Francis Chateauraynaud, « Invention argumentative et débat public regard sociologique sur l’origine des bons arguments », Cahiers d’économie Politique / Papers in Political Economy, 2009, nᵒˢ 47, p. 191‑213 ; F. Chateauraynaud, « Trajectoires argumentatives et constellations discursives », art. cit ; Francis Chateauraynaud, « Pragmatique Des Transformations et Sociologie Des Controverses. Les Logiques d’enquête Face Au Temps Long Des Processus » dans Francis Chateauraynaud et Yves Cohen (eds.), Histoires Pragmatiques, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2016, vol.25, p. 349

[114] L. Boltanski, « Institutions et critique sociale. Une approche pragmatique de la domination », art. cit

[115] F. Chateauraynaud, « La contrainte argumentative. Les formes de l’argumentation entre cadres délibératifs et puissances d’expression politiques », art. cit ; F. Chateauraynaud, « Invention argumentative et débat public regard sociologique sur l’origine des bons arguments », art. cit

[116] F. Chateauraynaud, « Pragmatique Des Transformations et Sociologie Des Controverses Les Logiques d’enquête Face Au Temps Long Des Processus », art. cit

[117] F. Chateauraynaud, « La contrainte argumentative. Les formes de l’argumentation entre cadres délibératifs et puissances d’expression politiques », art. cit

[118] F. Chateauraynaud, « Pragmatique Des Transformations et Sociologie Des Controverses Les Logiques d’enquête Face Au Temps Long Des Processus », art. cit

[119] Ibid.,

[120] R. Badouard et C. Mabi, « Controverses et débat public », art. cit ; Jean-Edouard Bigot, Virginie Julliard et Clément Mabi, « Humanités numériques et analyse des controverses au regard des SIC. Retour sur une expérience pédagogique », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 2016, nᵒˢ 8 ; Clément Mabi, « ‪Luttes sociales et environnementales à l’épreuve du numérique : radicalité politique et circulation des discours‪ », Études de communication, 2017, nᵒˢ 47, p. 111‑130 ; Joëlle Le Marec et Igor Babou, « La dimension communicationnelle des controverses, The communicational dimension of controversy », Hermès, La Revue, 2015, nᵒˢ 73, p. 111‑121

[121] C. Mabi, Le Débat CNDP et Ses Publics à l’épreuve Du Numérique, op. cit

[122] C. Mabi, « ‪Luttes sociales et environnementales à l’épreuve du numérique », art. cit

[123] Romain Badouard, « La mise en technologie des projets politiques. Une approche « orientée design » de la participation en ligne, Embedding Politics Into Technologies. Towards a design-oriented approach of online participation », Participations, 2014, nᵒˢ 8, p. 31‑54 ; R. Badouard et C. Mabi, « Controverses et débat public », art. cit ; Romain Badouard et Clément Mabi, « Le débat public à l’épreuve des controverses », Hermès, La Revue, 2015, nᵒˢ 71, p. 145‑151

[124] Romain Badouard, « Les mobilisations de clavier », Réseaux, 2013, nᵒˢ 181, p. 87‑117

[125] Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris, Sciences po, les presses, 2013

[126] Fabien Granjon, Mobilisations numériques : Politiques du conflit et technologies médiatiques, Paris, Presses des Mines, 2017, 215 p.

[127] Jean Davallon, « Objet concret, objet scientifique, objet de recherche, From empirical objects to research objects », Hermès, La Revue, 2004, nᵒˢ 38, p. 30‑37

[128] Joëlle Le Marec, « Situations de communication dans la pratique de recherche : du terrain aux composites », Études de communication. Langages, information, médiations, 2002, nᵒˢ 25, p. 15‑40

[129] Laurence Monnoyer-Smith, « Le web comme dispositif : comment appréhender le complexe ? » dans Manuel d’analyse du Web en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 2013, p. 11‑31

[130] Michel Foucault, Dits et écrits Tome III : 1976 - 1979, Paris, Gallimard, 1994, 835 p p.299-300

[131] J.L. Marec, « Situations de communication dans la pratique de recherche », art. cit

[132] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[133] D. Cardon et F. Granjon, Médiactivistes, op. cit

[134] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[135] Madeleine Akrich, Michel Callon et Bruno Latour (eds.), Sociologie de la traduction, op. cit

[136] C. Mabi, « ‪Luttes sociales et environnementales à l’épreuve du numérique », art. cit

[137] Célya Gruson-Daniel et Clément Mabi, « AAC : « Formes et mouvements politiques à l’ère numérique », RESET, 2017, nᵒˢ 7

[138] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[139] Stefania Milan, Social Movements and Their Technologies: Wiring Social Change, London, Palgrave Macmillan UK, 2013, 248 p.

[140] Dominique Cardon, La Démocratie Internet : Promesses et Limites, Paris, Seuil, 2010, 101 p

[141] Dans le domaine des logiciels, le terme de dictateur bienveillant est également employé pour définir un Linus Torvald ou un Richard Stallman.

[142] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit ; Paolo Gerbaudo, « From Cyber-Autonomism to Cyber-Populism: An Ideological Analysis of the Evolution of Digital Activism », triple C: Communication, Capitalism & Critique. Open Access Journal for a Global Sustainable Information Society, 2017, vol. 15, nᵒˢ 2, p. 477‑489

[143] Fabien Granjon, Reconnaissance et Usages d’Internet : Une Sociologie Critique Des Pratiques de l’informatique Connectée, Paris, France, Presses des Mines, 2012, 215 p

[144] Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe, « Express Yourself! Les Pages Perso », Réseaux, 2003, nᵒˢ 1, p. 191‑219

[145] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[146] Dominique Boullier, Sociologie du numérique, Paris, Armand Colin, 2016, 383 p ; F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[147] Fabien Granjon, « Du pragmatisme et des technologies numériques », Hermès, La Revue, 2015, nᵒˢ 73, p. 219‑224

[148] E. Gabriella Coleman, Hacker, Hoaxer, Whistleblower, Spy: The Many Faces of Anonymous, London ; New York, Verso, 2014, 452 p ; Gabriella Coleman, « Hacker Politics and Publics », Public Culture, 2011, vol. 23, nᵒˢ 3 65, p. 511‑516

[149] Héloïse Nez, « Délibérer au sein d’un mouvement social, Deliberating in a Social Movement », Participations, 2012, nᵒˢ 4, p. 79‑102

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