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Chapitre 1 – Open : les différentes facettes du ‘numérique’

En revenant sur diverses significations données au terme open, ce chapitre dresse un premier paysage d'enjeux contemporains du ‘numérique'. La genèse de ces technologies donne à voir le rôle majeur que les scientifiques ont joué dans leur constitution et les imaginaires associés.

Published onAug 17, 2019
Chapitre 1 – Open : les différentes facettes du ‘numérique’
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1-1 Open : des débats au sein des milieux informatiques jusqu’aux enjeux du ‘numérique’

1-1-1 En guise d’introduction : un panorama de 50 nuances d’open

De nombreux termes sont associés au qualificatif open. Jeffrey Pomerantz et Robin Peek, dans un article[1] publié dans le journal First mond@y[2], se lancent dans le référencement des différentes significations de l’open. Leur objectif est de clarifier un paysage complexe et d’éviter, selon eux, de nombreuses incompréhensions. Open source, open home, open society, open shelves, open air, mais aussi open food et open washing, voici quelques-uns des noms associés à cet adjectif présentés dans l’article au titre évocateur et à la tonalité « sarcastique » : « Fifty shades of open »[3]. Les auteurs, bien qu’ils ne référencent au final que 30 usages différents, retracent une courte histoire des significations données à l’adjectif open depuis le 15ème siècle jusqu’à l’explosion de son usage au 21ème siècle, accompagné d’une polysémie grandissante.

L’usage de ce terme en anglais remonte à plusieurs siècles. Il est d’abord associé à la notion d’accès, au sens d’un passage ouvert mais aussi d’une ressource partagée. Dès le 15ème siècle en effet, les notions d’open house ou d’open air font référence à des ressources qui ne sont pas détenues de façon privée mais qui appartiennent à tous : ce terme est associé à l’idée de communs. Les pratiques de communs constituent un mode de partage et d’utilisation de ressources par un groupe de personnes[4]. Ce mode de gestion de ressources est courant avant les mouvements d’« enclosure », c’est-à-dire la privatisation (notamment des terres) par des propriétaires dès le 16ème siècle. Ce terme d’open partage ainsi une longue histoire avec celui de communs (ou (biens) communs). Au cours du 20ème siècle, ces concepts sont remis au goût du jour et deviennent une thématique de débats et de réflexions théoriques importants sur les communs informationnels, comme je le présente par la suite[5].

Les auteurs de l’article « Fifty shades of open », eux-mêmes impliqués dans les mouvements de l’open (en sciences et en éducation), reviennent ensuite sur le développement d’un usage particulier de cet adjectif au 19ème siècle,. Dans le milieu des bibliothèques par exemple, les expressions d’open shelves ou open stacks (rayonnage ouvert) sont créées et reflètent l’importance donnée à l’idée d’une connaissance accessible à tous sans avoir de barrière à l’accès. À cette époque, une des limites représente le fait de devoir demander l’ouvrage à un/une bibliothécaire. La question de l’accès aux connaissances scientifiques est également longuement abordée dans cet article qui retrace les éléments clefs du mouvement de l’open access (déclaration de Budapest et de Berlin, objectif originel de l’open access, etc.).

Pour ce qui concerne le 20ème siècle, l’article mentionne l’usage du terme open society avec la publication du livre de Karl Popper, The open society and its enemies[6]. Ici la signification d’open prend une couleur plus directement politique puisqu’il s’agit de réfléchir au mode de gouvernement et au processus de prise de décisions qui, selon Popper, se doivent d’être transparents pour éviter tout pouvoir totalitaire. Ce terme est employé plus récemment avec la création de l’Open society Institute de Georges Soros en 1993, institution à l’origine de l’initiative de la Déclaration de Budapest pour l’open access en 2001.

Par la suite, l’article revient sur les revendications actuelles d’un open data (l’ouverture des données publiques) et de la mise en place d’un open governement. Dans ce cas, l’open ne signifie pas seulement le partage mais aussi la réutilisation des données publiques, nouveau gage de transparence de la relation entre gouvernement et citoyens. J’y reviens plus longuement dans une section ultérieure à ce chapitre.

Dans le panorama des nuances d’open, l’article rappelle que la popularité de ce terme au 21ème siècle est à rattacher à une autre notion celle de free au sein du domaine informatique. Les auteurs reviennent pour cela sur l’origine du mouvement des logiciels libres (free software), en tant que revendications de quatre libertés d’usage des logiciels informatiques, puis par la suite le développement de l’open source, sur une visée non plus philosophique et politique mais pragmatique. Je présente plus longuement dans la prochaine sous-section sur le développement des logiciels libres et open source, regroupés sous le terme de FLOSS pour (Free Libre Open Source Software) et les visions du monde qui les distinguent. La description de ces quelques nuances, a pour but d’introduire la tonalité de la suite de ce chapitre, où je vais exposer quelques facettes du ‘numérique’ à travers la description de mouvements contemporains structurés autour de la formule open. J’y détaille quelques uns des enjeux économiques, politiques et sociaux qu’ils soulèvent, tout en m’attachant également à souligner comment les milieux de la recherche sont concernés et prennent part à ces enjeux. L’article « Fifty shades of open » est dans ce sens une des premières illustrations proposées de par l’engagement des deux auteurs dans l’open access/education (cf. encadré suivant).


Un regard « méta » sur l’article « Fifty shades of open »

L’article « Fifty shades of open » est lui-même représentatif de la lutte politique sous-tendant l’usage d’open et des significations qu’on lui donne. Les propos des auteurs visent à montrer les multiples usages de ce terme à la mode aujourd’hui pour dénoncer un open washing (comme dans l’expression green washing). Ils considèrent que ce terme subit un détournement pour des visées marketing et est ainsi vidé de ses significations originelles. L’open serait devenu un new green[7]. Cet article publié dans First Mond@y (une des premières revues à comité de lecture open access apparue sur le Web) est délibérément engagé puisque cette publication vise à clarifier la notion d’ouverture et à en préserver son impact social, comme le rappellent les auteurs : « This snowballing growth of openness is socially beneficial, and, we believe, will make the world a better place. »[8]. (Traduction libre : « Cette croissance phénoménale de l’ouverture est bénéfique sur le plan social et, à notre avis, rendra le monde meilleur ».)

On voit ainsi apparaître en toile de fond le rôle joué par les chercheurs dans la définition de la formule open. Par les idées véhiculées dans leurs publications, ils orientent les significations données à ce terme. C’est un point essentiel que je développe tout au long de cette thèse.


1-1-2 Développement de l’informatique et des Free Libre Open Source Software

L’explosion de l’usage du terme open aujourd’hui est associée à un événement majeur du 21ème siècle, à savoir le développement des technologies dites « numériques ». Les potentialités offertes par les supports et les protocoles technologiques actuels (le réseau internet et le Web) s’accompagnent de de nouvelles problématiques liées à la circulation de l’information et à son accès en tant que ressource immatérielle. Pour bien comprendre les enjeux associés à l’open au 21ème siècle, une possible entrée en matière est de s’appuyer sur l’histoire du mouvement des logiciels libres et open source (Free Libre Open Source Software FLOSS) décrite succinctement ci-dessous. La mise en œuvre et la structuration des FLOSS illustrent en effet un ensemble de problématiques sociopolitiques et économiques que l’on retrouvera dans d’autres domaines au fur et à mesure du déploiement de l’informatique et d’Internet. Les enjeux liés au départ au code source informatique ont concerné par la suite un ensemble de ressources immatérielles (articles, données), et la genèse d’autres mouvements autour de l’open dans la lignée de ses précurseurs.

Derrière l’acronyme de FLOSS (Free Libre Open Source Software) se trouve une grande diversité de projets mais aussi d’opinions et de finalités concernant la liberté/ouverture du code source. Les vocables open source et logiciels libres peuvent évoquer, aujourd’hui en 2018, la gratuité ou l’usage d’alternatives à Microsoft Word tels qu’Open office ou Libre office, ou bien encore la suite Ubuntu pour les utilisateurs de Linux. D’autres personnes plus acculturées à cette thématique penseront à des figures charismatiques tels que Richard Stallman ou bien Linus Torvalds, ou encore à des noms d’organisations et de communautés telles que Mozilla, la Free Software Foundation, Debian. Pour certains, les licences GNU GPL et MIT évoqueront même des différences essentielles sur les droits de propriété intellectuelle. Le terme de FLOSS tend à regrouper cette nébuleuse d’initiatives et à lisser également les distinctions originelles entre les logiciels libres et open source. Pour des milliers d’utilisateurs de ces logiciels ou même de développeurs aujourd’hui, ces distinctions sont bien moins claires et renvoient à des modes d’organisation communs et normalisés dans les milieux informatiques, un point soulevé par Sébastien Broca dans son livre Utopie du logiciel libre.[9] Dans cet ouvrage issu de sa recherche doctorale[10], Broca a fait le choix d’employer la catégorie unifiée de « logiciels libres ». Mais une partie de son étude vise à étudier la genèse distincte du free software d’une part et de l’open source d’autre part. Il rappelle ainsi que le mouvement du free software est issu d’une nouvelle forme de revendication sociale et éthique ancrée dans la technique (utopie concrète). Le mouvement open source quant à lui s’est mis en place par la suite dans une visée d’efficacité organisationnelle et économique au sein de projets informatiques. Je vais revenir sur l’émergence du mouvement des logiciels libres puis le développement de l’open source en les distinguant successivement. Cette distinction est à considérer comme la description de deux idéaux-types, qui se retrouvent néanmoins entremêlés dans la plupart des projets open aujourd’hui (open data, open access, open science) malgré l’emploi en anglais du terme open et non free.

Logiciels libres et éthique communautaire hacker

L’émergence de l’informatique libre avec le mouvement des logiciels libres remonte au début des années 1980. À cette époque, les ordinateurs personnels n’en étaient qu’à leurs débuts. La discipline de l’informatique (computer sciences en anglais) constituait un objet de recherche, aussi bien dans la dimension logicielle que matérielle, tout autant qu’une passion (hobby) de milieux bien spécifiques à la frontière entre mondes universitaires et culture hacker. La bidouille (une des traduction utilisée pour le terme hacking) d’amateurs de la construction de micro-ordinateurs donnent naissance au premier Apple en 1976 et au déploiement de la micro-informatique et des enjeux de l’informatisation[11] tout d’abord puis du ‘numérique’.

Un des événements fondateurs des logiciels libres est le projet GNU, un acronyme récursif (Gnu’s not Unix) qui dénote aussi la dimension créative associée au code source par les communautés de l’informatique libre. L’initiative est lancée en 1983 par Stallman, alors au Département d’intelligence artificielle du MIT, sur un forum de discussion employant UseNet (avant l’adoption de l’internet)[12]. À cette époque, la communication électronique n’est employée que par les universitaires, étudiants et autres passionnés. Le projet GNU de Stallman s’ancre dans une revendication politique et sociale forte. Il vise à s’opposer à la privatisation du code source en créant un système d’exploitation libre qui se différencierait des systèmes propriétaires tels que UNIX ou Windows. Pour cet informaticien, le mot free ici ne signifie donc pas gratuité, mais liberté. Une phrase désormais culte dans le milieu numérique, attribuée à Stallman, résume bien la signification donnée à free dans ce cas-là : « Free as in free speech, not free beer » (discours libre versus bière gratuite).

Stallman y associe quatre libertés : le droit d’exécuter un programme, le droit de le modifier (ce qui nécessite l’accès au code source), le droit de le redistribuer avec le choix de faire payer ou non, puis le droit de distribuer ces nouvelles versions pour que la communauté en bénéficie.

La création de GNU illustre également l’importance donnée à la communauté dans les logiciels libres et qui s’inscrit dans la lignée de l’esprit hacker auquel Stallman fait référence dans un article rétrospectif sur le projet. Il y explique que c’est la mise en danger de l’esprit hacker et de son éthique qui le poussa à développer GNU[13]. Il raconte que les communautés hackers, développées dans les années 1960 et 70 dans des universités, regroupent des personnes dont l’activité ne se réduit pas à l’écriture d’un programme informatique. Leurs activités sont variées et se caractérisent par un goût de l’exploration, du jeu et de l’ingéniosité (explorer les « tunnels du MIT », faire des blagues spécifiques)[14]. Avec le départ progressif de leurs membres pour de nouvelles entreprises de logiciels propriétaires, ces communautés s’effondrent. Pour résister à cette disparition, Stallman lance alors le projet GNU’s not Unix. Dans une perspective communautaire, il lui semble évident de devoir partager son travail pour en faire bénéficier les autres et de faire passer la motivation et l’intérêt pour un projet avant d’autres priorités telles que l’argent. Stallman explicite clairement ce point dans son message initial : « Le salaire ne sera pas élevé, mais je recherche des gens pour qui aider l’humanité est aussi important que l’argent »[15]. L’esprit hacker pour Stallman, est donc associé à la lutte contre des barrières mises par les logiciels propriétaires pour accéder au code source, ou bien les murs érigés par des administrateurs informatiques au nom de la sécurité (firewall). C’est notamment le cracking (cassage de protection) qui donna mauvaise presse aux hackers. La notion de « hack » plus largement est associée à celle de contournement : ne pas attaquer frontalement et déjouer toutes les barrières, qu’elles soient techniques ou légales.

Dans cette optique, le domaine juridique de la propriété intellectuelle constitue rapidement un terrain de jeu pour l’esprit hacker, comme l’explique Gabriella Coleman dont de nombreux travaux portent sur l’éthique des hackers et l’organisation des communautés de logiciels libres (Debian)[16]. Le code juridique, pour des informaticiens, apparaît assez similaire à de la programmation, car il s’agit aussi d’une suite rationnelle et logique de signes que l’on peut modifier[17]. En enlevant un mot ou en ajoutant une virgule, le sens entier d’une phrase peut être changé. Dans cette logique, le projet GNU, s’accompagne d’une remise en cause du copyright, et des droits de propriété intellectuelle (DPI), fer de lance de la nouvelle économie des ressources immatérielles. Dans l’esprit hacker du contournement, les DPI deviennent alors un moyen pour les développeurs de mettre en œuvre ce hack. La licence GPL proposée avec GNU est ainsi un contournement des droits de propriété intellectuelle et même un détournement. Parfois dénommée le « hack de Stallman », cette licence ne se place pas en opposition au copyright, mais en détourne son usage classique. Ainsi, au lieu de réserver des droits spécifiques à l’auteur, cette licence permet au détenteur ou à la détentrice de ces droits de donner des libertés aux utilisateurs de la ressource. Au lieu de restreindre un accès, la licence potentialise son usage. Une personne peut alors non seulement accéder au code source, mais aussi le réutiliser, le modifier et le distribuer de nouveau pour peu de respecter au moins deux conditions : attribuer le code source original à son auteur et surtout de ne pas enfermer à nouveau le code source. Ce deuxième point est essentiel car il implique qu’une personne utilisant une ressource doit la repartager sous les mêmes conditions. Dénommée de copyleft, cette condition a pour finalité de s’assurer que le projet informatique ne soit pas réapproprié par un acteur privé qui pourrait en créer une version propriétaire. Le but est ainsi de favoriser la collaboration et la participation au cœur de l’esprit communautaire hacker. Mais le principe de collaboration s’est aussi développé au sein des univers informatiques pour d’autres raisons s’éloignant de la visée sociale et philosophique. Des actions collectives et distribuées sur du code source apparaissent également comme une manière plus efficace et adaptée de travailler au sein d’un réseau d’ordinateurs connectés. Ce principe au cœur du développement des logiciels open source donne aussi à voir une autre coloration de l’esprit hacker.

Open source et action collective distribuée

En parallèle des logiciels libres, un autre mouvement se développe un peu plus tard, avec d’autres personnages clefs tels que Torvalds, fondateur de Linux ou encore Eric Raymond, auteur du livre La cathédrale et le bazar[18]. Les années passant, il manque toujours un élément majeur au système d’exploitation libre GNU : le kernel ou noyau[19]. Torvalds en tant qu’informaticien commence en 1991 à développer ce noyau tout d’abord en tant que projet personnel. Bien que l’on retrouve chez lui le goût de la programmation et le plaisir de coder pour l’amusement, l’aspect communautaire n’est pas son objectif premier. À cette époque, le nombre d’ordinateurs connectés avec Internet ne cesse d’augmenter. Son projet prend progressivement une tournure collaborative dans le but de travailler de façon plus efficace. Comme l’explique Torvalds[20] dans l’une des conférences rétrospectives sur ses projets, il rend tout d’abord son code public afin que d’autres puissent le regarder, le commenter, proposer des idées et l’améliorer en faisant des modifications. C’est ainsi que le projet Linux se développe jusqu’à former une communauté de milliers de développeurs travaillant ensemble. On retrouve ici l’aspect hacker de l’amusement et de la motivation, mais qui, ici, repose davantage, comme l’explique Broca, sur une éthique de l’action et de la collaboration distribuée. À la différence du logiciel libre, la perspective principale est de développer des méthodes de travail efficaces, basées sur un modèle plus horizontal d’organisation en réseau (cf. encadré suivant). Le transfert d’information en réseau a pu se déployer avec des ordinateurs connectés avec le réseau des réseaux internet et le développement d’applications tels que le courrier électronique et le World Wide Web.

Dans le modèle dénommé par la suite open source, la priorité consiste notamment à gagner de nouveaux publics et de nouveaux marchés. Dans cette logique, la volonté d’affaiblir la propriété intellectuelle en la « hackant » perd de sa force. Benjamin Loveluck, à la suite des travaux de Broca, note bien cette différence. Il précise que le mouvement open source consiste en « un principe d’organisation de l’action collective respectant la liberté individuelle, mais qui n’implique pas nécessairement une volonté éthique et politique de restreindre la propriété intellectuelle, comme le voudrait Stallman dans le cas des logiciels libres »[21].


Hacker et… Hacker : différentes visions du monde

J’ai présenté précédemment une première vision du hack porté par Stallman, illustrant un goût du jeu, de l’exploration et une pensée « outside the box ». Le hack incarné par Torvalds ou Raymond est à quant à lui axé sur un mode d’organisation pour une production ouverte, organisée et efficace. Le livre de Pekka Himanen L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information contribue à mettre en avant une facette spécifique de l’éthique hacker basée sur une coordination ouverte et un mode méritocratique qui déroge à des formes traditionnelles industrielles[22].

Le livre de Raymond La cathédrale et le bazar[23] joue aussi un rôle important pour faire connaître cette organisation open source dont les dimensions techniques et créatives sont au profit de l’efficacité en premier lieu (repérer avec mille paires d’yeux les erreurs des autres). Cette vision est différente de l’éthique hacker d’un Steven/Pierre Levy dont Stallman s’inspire[24] et qui associe aux logiciels libres la défense d’un modèle social et politique alternatif à la production industrielle « adaptée » à la nature informationnelle du code source.

Bien qu’une base commune de passion, de désir d’amusement et de motivation existe, les finalités se distinguent entre ces deux idéaux-types du free software et de l’open source en informatique. Comme le souligne Coleman, les hackers représentent une diversité de profils partageant différentes visions du monde (worldviews). Bien que l’étiquette de libertarien soit souvent attachée à l’esprit hacker, l’auteure souligne que les tenants de l’open source mettent en avant la liberté du choix d’utilisation d’un logiciel et se rapprochent ainsi de la logique néolibérale, ce qui est à l’extrême opposé de la logique défendue par le free software[25]. La caractéristique commune serait cependant la volonté de créer des objets technologiques de qualité, ce que Coleman appelle le « craft and craftiness »[26].


Ce retour historique montre que, derrière l’acronyme unificateur FLOSS, les priorités défendues peuvent différer. Le positionnement free défend avant tout les libertés associées au code source. Le positionnement open prône quant à lui l’efficacité dans la production d’un code de qualité et la liberté du choix d’utilisation d’un logiciel. C’est pour cette raison que le qualificatif open est employé par la suite dans le milieu informatique à partir des années 1990 pour se dissocier de la notion ambiguë de free. En effet, malgré l’efficacité de ces méthodes de travail dans le milieu informatique,[27] les entreprises sont restées réticentes à employer le terme de free software à cause de la notion de liberté mais surtout de gratuité qu’il véhiculait. La notion d’open apparut ainsi plus adaptée à des informaticiens pour lever cette ambiguïté. Coleman a étudié cette dynamique de réappropriation, qu’elle qualifie de tactique iconique, au sein même du développement des logiciels basés sur l’ouverture du code source[28].

Comme souligné précédemment, la distinction open source/free software se retrouve aussi sur le plan juridique. En termes de licences, les compromis avec le cadre économique et juridique industriel sont plus importants avec les logiciels open source. À partir de la licence GNU/GPL, d’autres licences (non plus libres mais dénommées ouvertes, telles que la licence MIT ou Apache) ont été mises au point sans la mention de copyleft et l’obligation de remettre dans un « pot commun »[29].

Cette brève présentation historique a pour ambition de montrer que différents projets sociopolitiques et techniques s’associent respectivement aux termes open source et free software, qu’il s’agit néanmoins de considérer comme deux idéaux-types. À partir d’une base commune liée à l’informatique qui puise ses racines dans des pensées concernant la théorie de l’information et du contrôle des systèmes (cybernétique), on voit que différentes conceptions et sujets de mobilisation s’entremêlent. Ces idées fondatrices, aux finalités distinctes dans le milieu informatique, ne font que se déployer dans d’autres domaines avec l’emploi grandissant et quasi omniprésent aujourd’hui d’Internet et de ses applications. Mais le rôle de plus en plus central de l’information, avec ce que l’on dénomme aujourd’hui le ‘numérique’, participe également à l’explosion de l’usage du terme open. L’open devient ainsi une formule, à savoir un élément central des discours sur le ‘numérique’ aux côtés d’autres termes couramment employés aujourd’hui tels que data, transparence, communs, etc. Si différentes significations de ce terme existaient déjà au 20ème siècle, comme le présente l’article « Fifty shades of open », l’ère numérique n’a fait qu’amplifier l’entrecroisement des différentes significations qui lui sont associées. Suivre cette formule donne ainsi à voir quelques grands axes de transformations du cadre économique, mais aussi sociopolitique et juridique actuel alors que l’usage de l’informatique n’est plus réservé à quelques domaines mais a pris une place centrale au sein des sociétés.

1-1-3 De l’informatique au « numérique » : amplification et effet de levier

De l’informatique à l’essor de la télématique/compunication

Si les questions d’accès, de partage et d’utilisation des programmes informatiques se sont déjà posées dans les milieux des utilisateurs de l’informatique puis de la micro-informatique, ces problématiques sont devenues centrales au fur et à mesure du déploiement des ordinateurs personnels mais également du développement d’Internet dans un grand nombre de domaines. À un tel point qu’aujourd’hui, rares sont les domaines où ces technologies de l’information et de la communication ne sont pas présentes. Cet « effet pervasif » du ‘numérique’, comme le souligne Dominique Boullier[30], soulève de nombreux enjeux sociopolitiques qu’il s’agit de considérer. La problématique des significations de l’open permet d’en aborder quelques-uns. L’usage même du terme ‘numérique’, cet adjectif substantivé, est une illustration de l’importance donnée à ce concept flottant qui signifie pour toutes et tous quelque chose sans pour autant souvent comprendre ce qui le compose. L’expression Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), qui était encore employée il y a quelques années, permet de rappeler que le ‘numérique’ repose sur le mariage entre deux dimensions essentielles qui ont fait la force de son impact. Il unit, d’une part, l’informatique, c’est-à-dire une méthode de traitement automatisé de l’information qui s’est déployée avec l’usage des ordinateurs et des évolutions de la (micro)-électronique et, d’autre part, les supports de télécommunications connectant ces machines. Ces derniers constituent aujourd’hui le réseau des réseaux dénommé Internet, associé à des applications ou protocoles tels que le Web, le courrier électronique et le pair à pair (P2P). La télématique ou compunication, expressions données au tout début de l’informatisation de notre société[31], a permis de concrétiser des attentes à la fois scientifiques et sociales dont les théories de l’information (la cybernétique du grec cyberneticos gouvernail) se faisaient déjà l’écho. Je n’y consacre qu’un court paragraphe mais il faut tout de même mentionner l’importance de la « matrice cybernétique »[32] développée à partir des années 1940, au fondement même des concepts essentiels de l’information et de la communication et des attentes multiples qui y sont associées.

Aux origines : bref retour sur les pensées cybernéticiennes

La cybernétique ou plutôt les pensées cybernéticiennes servent encore aujourd’hui de substrat à bon nombre de travaux théoriques et sont le reflet de la force évocatrice de la notion d’information. Il est étonnant par exemple de voir ce que le terme « intelligence artificielle (IA) » suscite encore aujourd’hui en 2018 comme espoir, attentes, rêves mais aussi craintes[33]. Dans le courant cybernéticien, né d’une dynamique interdisciplinaire entre chercheurs à l’image des conférences de Macy, les objectifs sont de développer « une « physique » de la complexité de l’organisation sociale et humaine »[34] basée sur le rôle majeur de la transmission d’un signal et de sa régulation ou contrôle dans un système donné.

Mais plus que des réflexions scientifiques et théoriques sur ces systèmes complexes, qu’il soient biologiques ou électroniques, les pensées cybernéticiennes participent également à véhiculer un modèle de société : un système social dont la gouvernance est basée sur le rôle prépondérant de la communication, qui fait écho à bon nombre de travaux de cette époque, qu’ils relèvent de l’ethnographie, de l’anthropologie ou des sciences sociales. En effet, on peut noter deux regards portés sur les « machines intelligentes »[35] que l’on ne cesse de retrouver dans les attentes et craintes associées aux technologies de l’information et à leurs évolutions. D’une part, on retrouve l’idée de créer une machine à l’image de l’humain (métaphore humain-machine) ; et d’autre part, les interactions sont pensées dans un rapport plus symbiotique, avec une synergie possible dans un but et une visée sociale prédominante[36]. Loveluck, dont les travaux consistent notamment à retracer une généalogie du concept de libéralisme (j’y reviens plus longuement dans le chapitre trois), souligne également que la cybernétique s’ancre dès le départ dans une vision à double facette de l’information et de ses finalités : une première consistant à refuser tout contrôle technocratique et une seconde prônant une liberté radicale du contrôle de l’information.

Ce paradoxe apparent se trouve résolu lorsqu’on prend en considération un élément majeur : celui du principe de rétrocontrôle (feedback). Ce principe introduit un ensemble de processus qui permettent à l’information « elle-même » de se réguler, ainsi que les systèmes qui y sont associés. Cette théorie de l’information est employée également pour décrire des phénomènes sociétaux plus larges et a servi de substrat au développement de modèles de société basés sur la communication définie comme des processus d’échanges d’information permettant l’autorégulation/auto-organisation d’un groupe d’individus. Ces modèles, présentés comme réducteurs de l’entropie et des phénomènes de chaos, viennent répondre également aux craintes envers les dictatures et la confiscation de pouvoirs dont les fondateurs de la cybernétique ont été le témoin pendant la Seconde guerre mondiale. Norbert Wiener, un des fondateurs de la cybernétique, a développé cette visée sociale dans l’ouvrage The Human Use Of Human Beings: Cybernetics And Society[37]. Dans cette approche du monde social, une information vivante « susceptible d’être librement échangée, est la condition du progrès »[38]. Toute transformation du flux informationnel en une marchandise (réification de l’information) constitue, une entrave à sa nature même[39].

La « matrice cybernétique » comporte ainsi des visées multiples, à la fois techniques, organisationnelles et sociales, que l’on ne cesse de trouver au centre des différents projets employant les technologies de l’information et de la communication. Les imaginaires associés à ces technologies regroupent à la fois des utopies et des idéologies. Ils ne font par la suite que se déployer avec l’essor d’Internet et du Web qui participa à la diffusion de ces idées. Je vais m’attacher dans la section qui suit à présenter quelques transformations économiques, politiques et sociales associées au déploiement du ‘numérique’, et à montrer l’importance des imaginaires du Web dans la dynamique de nouvelles pratiques dites « numériques ».


Révolution ou évolution ? Le regard de la sociologie du ‘numérique’

Dans les années 1990, le déploiement du réseau des réseaux, l’internet, donne plus d’importance à la fonction communicationnelle par le biais du développement de divers protocoles d’échanges de données et d’information sur lesquels se basent la messagerie électronique et le Web[40]. Un ensemble de discours accompagnent alors le développement de ces technologies, avec des attentes et espoirs marqués quant à une « révolution numérique » mais aussi des craintes et l’énoncé de scénarios des plus dystopiques. La finalité de ma démarche dans cette recherche n’est pas de me positionner en faveur de l’un ou l’autre de ces discours programmatiques et souvent techno-déterministes. Au lieu d’utiliser l’expression « le ‘numérique’ transforme », il me semble plus pertinent de se questionner sur ce que les technologies numériques « participent à transformer ».

En effet, sans nier l’importance des mutations économiques, politiques et sociales associées à l’usage massif de ces technologies, il n’y a pas de liens de cause à effet. Boullier considère dans ses travaux en « sociologie du numérique » que le développement d’Internet, puis ensuite du Web, a eu un effet d’amplification et d’accélération de tendances.[41] Serge Proulx souligne également ce point et met en avant le fait que les technologies, par leur dimension communicationnelle, peuvent produire un « effet de levier » dans la réorganisation sociale et économique des sociétés industrielles[42].

Cette « informatique connectée » comme la dénomme Fabien Granjon[43] amplifie en effet des évolutions dans de nombreux domaines de notre activité, d’une part par le traitement informatisé d’un grand nombre d’informations produites par ces dispositifs et, d’autre part, par les capacités d’échanges, de regroupement et de formation de communautés à distance activables plus facilement par ce réseau. C’est le regard que je porte par la suite en matière d’influence des technologies numériques. Mon objectif est de montrer que les technologies numériques jouent un rôle d’amplificateur de transformations car, à la fois, elles permettent de nouvelles modalités d’actions et participent à transformer nos modes de pensées en tant que « technologies intellectuelles »[44].


1-2 Numérique : des adaptations socio-économiques à la mise en œuvre de nouveaux modèles de société

1-2-1 Droit, économie et numérique : capitalisme cognitif et terra nullius

Des autoroutes de l’information aux communautés « commerciales »

Avant l’essor d’Internet, les technologies de l’information et de la communication (sous leur vocable de télématique ou compunication) ont suscité un intérêt politique et économique en tant que nouveaux supports de télécommunication à déployer sur le territoire. Alors qu’elles ne sont encore que l’apanage des administrations, des institutions mais aussi des milieux universitaires, l’enjeu est d’étendre et de connecter ces nouveaux supports informatiques aux réseaux audiovisuels existants. Dans cette optique, différents acteurs (notamment institutionnels) considèrent la télématique à travers un positionnement stratégique de politique publique. Le but est de redonner un rôle fort à l’État par ses échanges avec les industriels en charge de construire les infrastructures nécessaires[45]. À cette époque néanmoins, Internet ne parait pas pouvoir être le réseau support des « autoroutes de l’information » car son architecture, basée sur un mode coopératif, une circulation libre de l’information et financée par des subventions, ne semble pas adaptée aux services commerciaux envisagés. Ce réseau décentralisé, bien que résilient, représente aussi un manque de sécurité[46]. Les premiers modèles prospectifs des autoroutes de l’information ne conçoivent pas comment les caractéristiques du réseau internet (gratuité et communauté) pourrait servir l’économie « libérale » alors en place[47].

Petit à petit, d’autres modèles économiques se développent dans les années 2000 avec l’essor d’Internet, bien loin des stratégies institutionnelles prévues à l’origine autour des autoroutes de l’information[48]. En plus du modèle d’affaires fondé sur la publicité (associée à du contenu), un modèle économique novateur se développe en continuité d’une logique industrielle dans laquelle l’information est considérée comme un bien marchandable. Ce modèle repose sur le développement d’un lien direct entre le droit et l’économie et consiste à mettre des barrières à l’information et à sa circulation via les droits de propriété intellectuelle afin de « monétiser » son accès (lui procurer une valeur marchande). Toute ressource, pour peu qu’elle soit codifiable, que ce soit un gène, un programme informatique, une formule pharmaceutique, un article scientifique, ou encore un livre, est désormais numérisable. À ce titre, elle peut devenir un bien immatériel dont certains s’approprient les droits en tout ou en partie et mettent des barrières à l’accès et à la réutilisation. C’est ainsi que la brevetabilité du vivant et de médicaments se met en place notamment dans les universités (Bayh Dohl Act) à partir des années 1980. On assiste également à la « protection » des ressources littéraires et scientifiques par des DRM (Digital Right Management) et à la mise en place de paywalls (murs payants) conditionnant leur accès.

En réponse à ce modèle, une nouvelle logique se développe aussi en dehors des principes d’économie industrielle étendus à l’information et à sa production. La nouvelle économie informationnelle en réseau se base sur les caractéristiques propres d’Internet[49]. Dès les années 2000, les propos de John Hagel et Arthur Amstrong dans leur publication Les bénéfices sur le Net[50] soulignent un basculement de la valeur non plus fondée sur l’achat d’une ressource, mais sur la gratuité et la communauté. Dans cette logique, l’information n’est pas considérée comme une chose mais comme « action, mouvement » et les modèles exploitent ce que l’on appelle un effet réseau basé sur les capacités de capter la « présence des gens, leurs temps et leur attention »[51]. La « communauté commerciale » est ainsi créatrice de valeur économique grâce à des principes basés sur une économie de l’attention[52] et sur une économie des services ou économie de fonctionnalités[53]. L’objectif est d’entretenir les communautés avec des services marketing non plus de masse mais individualisés, et de construire une offre marchande à travers des offres de médiation proposées aux clients[54]. On retrouve ces principes dans les modèles économiques développés autour des logiciels libres et open source qui ne se basent plus sur la vente d’un logiciel, mais sur la proposition de services accompagnant les logiciels (installation, fonctionnalités supplémentaires et personnalisées, analyse des données produites ou encore services de sécurité).

Nouvelles figures du capitalisme et regards critiques

La mise en place de ces modèles économiques s’accompagne également de réflexions et de critiques sur ces nouvelles formes de capitalisme en marche. Les ressources immatérielles partagées via Internet sur le Web ou d’autres applications représentent ainsi une nouvelle terra nullius, pour reprendre les propos de Moulier-Boutang : une terre qui n’appartient à personne mais qui fait l’objet d’un ensemble de velléités d’appropriation[55]. Les notions de capitalisme informationnel[56], cognitif[57] mais aussi de « capitalisme sympa » dont le Web est le laboratoire[58] sont proposées pour décrire ces transformations. En plus de montrer le renforcement des droits de propriété intellectuelle, ces travaux mettent en évidence de nouvelles formes de valorisation du capital et d’exploitation qui reposent désormais sur des propriétés propres à l’information et aux processus cognitifs d’apprentissage. Ce phénomène a donné naissance à des modalités de valorisation marchandes originales. Le terme « cognitif » employé par Yann Moulier-Boutang[59] permet d’insister sur le fait que la valorisation marchande des processus informationnels et, plus globalement cognitifs, ne se base plus sur l’appropriation d’un bien, mais sur l’exploitation des processus réalisés par des forces créatives et la « capture d’externalités positives » qu’elles génèrent. L’expression de « prédation de l’intelligence collective », ou « cognitariat », est alors employée pour décrire le travail continu, collaboratif et créatif effectué par des communautés en ligne[60].

Face aux nouvelles formes de capitalisme ou d’exploitation des ressources et des communautés, des revendications d’alternatives économiques, politiques, juridiques et de reconquête de droits sociaux se sont structurées pour défendre une « une société de la connaissance »[61] et non pas une « société de l’information » (cf. encadré ci-dessous). Je vais désormais aborder quelques-unes des revendications sociales et politiques qui ont émergé depuis 2000 avec le déploiement d’Internet et du « Web 2.0 ».


Société de l’information ou société de la connaissance, des formules représentatives des modèles de société souhaités

L’emploi de formules spécifiques pour qualifier la société est là encore représentatif de l’importance que jouent des expressions pour faire valoir une vision particulière. La formulation « société de la connaissance » a été utilisée pour se différencier spécifiquement de celle de « société de l’information », employée dès les années 1970 et remise au goût du jour avec les débuts d’Internet[62].

L’usage du terme « société de la connaissance » est une invitation à ne pas limiter les changements induits par les technologies à une seule dimension économique, où la cognition est productrice d’informations transférables et monétisables[63]. Par « société de la connaissance », les dimensions sociales et politiques de savoirs produits par de multiples internautes sont soulignées. La défense d’une « société de la connaissance » rejoint ainsi les revendications sociales des mouvements regroupés autour du ‘libre’ (logiciels libres, ‘libre accès’) et des communs. Le terme de culture libre est également employé à cet égard.


1-2-2 Numérique & mobilisations pour et par la technique : l’âge du « co » et du « faire »

Connaissances, data et communs comme objet de revendications

Un grand nombre d’informations servant de substrat à la production de connaissances sont aujourd’hui disponibles sur support numérique, que ce soit après un processus de numérisation de formats analogiques ou par leur production directe sur des plateformes numériques (on parle alors d’informations nativement numériques)[64]. Comme indiqué précédemment, une connaissance codifiée sur support numérique peut être aussi bien un article, un livre, une formule mathématique qu’un gène, disponible sous un format discret, manipulable par un ordinateur (traitement automatique). La nature immatérielle des connaissances facilite grandement leur stockage, mais aussi leur partage et leur reproduction (exacte). Copier ou mettre à disposition des informations « en ligne » représente une action rapide dont le coût est bien plus faible (mais non nul) comparé à l’exécution de ces mêmes actions sur d’autres supports (papier, bandes magnétiques, etc.). La mise en place de modèles économiques visant à limiter l’accès et la réutilisation des ressources pour les monétiser malgré une plus grande facilité de circulation, a donné lieu à des protestations. Les connaissances se sont alors retrouvées au cœur de luttes et de mobilisations pour la libre circulation des ressources immatérielles. À la suite de l’émergence du free software pour l’accès et la réutilisation possible du code source, les années 2000 ont vu d’autres mouvements sociaux se constituer avec la publication de déclarations. J’ai déjà mentionné la déclaration de Budapest en 2001 visant à définir l’open access. Une autre rencontre important est celle de Sebastopol (Californie) en 2007 où plusieurs activistes se sont regroupés pour définir les 8 principes d’un open government data[65]. La rencontre donne une première impulsion au déploiement des mouvements de l’open data et de l’open government[66]. Dans les années 2000, le réseau d’acteurs, que Broca dénomme la « coalition des biens communs » prend également un nouvel essor[67].

Comme présenté en introduction dans l’article « Fifty shades of open »[68], les communs et l’open sont deux concepts associés depuis fort longtemps, avec le principe des terres partagées dès le 16ème siècle. Au 20ème siècle, les communs suscitent un regain d’intérêt face aux convoitises marchandes d’une terra nullius immatérielle. Les commoners ou « commonistes » ont alors désignés des individus que ce soit des « hackers P2P de la Toile » ou d’anciennes « tribus amérindiennes » dont l’enjeu est la défense des (biens) communs qu’il s’agit de gérer de façon collective en instaurant un ensemble de règles et en questionnant les formes de propriété actuelle[69]. Les communs constituent aujourd’hui un champ d’action et de réflexion théorique sur le mode de gouvernance et la gestion économique de ressources qu’elles soient matérielles ou immatérielles. Une initiative emblématique de réflexions et d’actions pour la défense de communs immatériels est Creative Commons. Elle illustre l’importance que revêtent les mesures juridiques en tant qu’outil d’action et nouvelles formes de mobilisation numérique, tout autant que le rôle des intellectuels dans l’élaboration théorique de nouvelles normes et modes de gouvernance de « sociétés numériques ».

Réflexions théoriques, juridiques et expérimentations : les milieux intellectuels à l’appui

Dans la lignée du logiciel libre, le terrain juridique devient un domaine de compétences à maîtriser pour la défense de la libre circulation des savoirs numériques, et aussi un moyen d’action en tant que tel, comme l’illustre l’émergence du mouvement Creative Commons. Aux États-Unis, juristes et universitaires, entre autres, se mobilisent dès 1999 contre le renforcement des droits de la propriété intellectuelle, et plus spécifiquement contre l’extension du droit d’auteur. L’œuvre de Disney, dont la chute dans le domaine public entraînant son ‘libre accès’ venait d’être reportée, a constitué, aux États-Unis, l’élément déclencheur à l’origine du mouvement de défense des communs créatifs et culturels. À la suite des licences développées dans le domaine des FLOSS, des juristes et intellectuels nord-américains tels que Lawrence Lessig, professeur de Droit et fondateur de Creative Commons, mettent au point de nouvelles licences pour les domaines de l’art, de la science et de la culture, adaptées au contexte numérique. Ces licences sont développées pour être comprises aussi bien par un juriste, un utilisateur de ressources ou par une « machine ». Les licences Creative Commons (CC) proposent différentes clauses, couvrant les conditions des licences libres/free (attribution et concept de partage à l’identique) que celles se rapprochant des licences ouvertes (open source) (clause non-commerciale ou non-modifiable). Comme dans le cas des licences informatiques, elles s’insèrent dans le contexte du droit d’auteur/copyright en reprenant le même principe de « contournement ». Au lieu d’interdire l’usage d’une ressource soumise aux droits d’auteur, les licences Creative Commons donnent le droit à n’importe qui d’utiliser une ressource dans le respect des conditions mentionnées. Des pictogrammes sont définis pour faciliter l’intégration et la lisibilité des licences à des contenus (articles, images, etc.). Les licences Creative Commons ne sont pas figées et ont donné lieu à plusieurs versions proposant des adaptations des termes juridiques sous-jacents[70]. Elles sont loin également d’être les seules licences disponibles. De nouvelles propositions de licences alternatives sont apparues au fil des années pour répondre à de nouveaux enjeux soulevés par le ‘numérique’, et parfois plus spécifiquement dans les domaines tels que le milieu artistique ou encore l’open hardware (matériel)[71]. Les licences reposent donc elles-mêmes sur des réflexions, mais aussi des oppositions, concernant le contexte socio-économique et politique mouvant du ‘numérique’. En effet, que ce soit sous l’étiquette des communs ou bien sous celle d’autres mouvements, ces initiatives font l’objet d’un ensemble de réflexions et de débats théoriques « en cours » sur la gouvernance des ressources immatérielles et les modes d’organisation à instaurer. La question des (biens) communs, comme le souligne Valérie Peugeot « se trouve à un triple carrefour »[72]. Les communs représentent un « horizon de sens » pour des mouvements sociaux et citoyens, une question désormais débattue dans « l’arène politique »[73]. Ils sont associés aujourd’hui également à un concept mobilisé au sein des milieux intellectuels, qui a été largement nourri au 21ème siècle par les travaux scientifiques d’Elinor Ostrom[74]. Son prix Nobel en 2009 a été un signe de reconnaissance scientifique de modes de pensées alternatives en économie, droit et gestion, qui s’écartent de pensées libérales et néolibérales.


Des milieux intellectuels et académiques impliqués dans la production de ces nouveaux modèles de société

Le milieu intellectuel nord-américain a eu un rôle majeur dès le début de l’informatique dans la défense et les revendications de libertés associées aux technologies numériques[75]. Broca souligne le rôle des milieux intellectuels, culturels et universitaires français pour diffuser les visions du monde sous-tendant les logiciels libres et les communs. Il mentionne par exemple le rôle des revues de sciences sociales dans la promotion de ces idées, à l’image de la revue Multitudes, décrite comme un espace d’échanges entre sociologues, philosophes et économistes ayant « des affinités avec le mouvement du free software »[76]. Dans cette revue, les distinctions entre open source et free software sont soulignées, tout autant que les innovations sociales dont les licences constituent un élément essentiel[77].


Les réflexions théoriques sur l’évolution du cadre juridique de la propriété intellectuelle viennent ainsi aujourd’hui nourrir les modalités d’actions et de revendications citoyennes et collectives, avec notamment des chercheurs qui participent à l’élaboration de nouvelles formes d’organisation. L’initiative Creative Commons fondée par Lessig, est un exemple tout autant que l’Open Knowledge Foundation crée par Rufus Pollock, chercheur en économie. Cette organisation à but non lucratif, créée en 2004 a proposé une définition de l’open[78]. Elle s’organise en groupes locaux dans différents pays, qui œuvrent pour « la promotion, l’accès, la diffusion, le partage et la réutilisation du savoir libre sous toutes ses formes »[79] à destination de la société civile. Un des projets par exemple « l’école des données »[80] propose d’enseigner un ensemble de compétences pour savoir réutiliser des données ouvertes (open data) dans le but de donner plus de pouvoir à la société civile. Le pouvoir d’agir traduit aussi en anglais par empower mis en avant par l’Open Knowledge Foundation[81] montre comment la défense de l’open, des savoirs libres ou des communs sont aujourd’hui au cœur de l’action collective et de ses transformations actuelles comme je vais le détailler désormais.

L’âge du co et du faire : nouvelles formes d’actions politiques et démocratiques

Pour conclure ce panorama de quelques significations de l’open mobilisées actuellement dans le « tournant numérique », je propose d’aborder les modalités d’action collective et politique constituées autour du partage et de la réutilisation des ressources. Comme je l’ai rappelé plus haut, une caractéristique commune de l’éthique hacker et du développement informatique concerne le plaisir de produire un script informatique, mais également de le partager pour qu’il soit amélioré. Cette éthique de l’action collective issue des milieux des FLOSS n’a fait que s’amplifier et s’adapter avec la numérisation de nombreuses sphères d’activité. Des formules actuelles tels que « l’âge du make, du faire et du co » en donnent un aperçu[82]. Ces modes d’action collective, où les frontières entre producteurs et consommateurs sont brouillées, se traduisent de plus en plus dans des domaines et des espaces « concrets » qui deviennent également des « tiers-lieux » de l’action citoyenne ancrée dans les technologies numériques[83]. Pour ne donner que quelques exemples, on peut citer le déploiement de dispositifs de fabrication numérique mutualisés dans des espaces tels que les FabLabs et les makerspaces[84]. Dans ces espaces, des projets sont mis en œuvre, testés et prototypés par des outils à commande numérique (imprimante 3D, découpeuses lasers, etc.) associés à une logique d’ouverture des ressources participant à leur production (open hardware). Ces espaces, ces « tiers-lieux », ne sont pas seulement des lieux de production. Ils deviennent également des lieux d’échanges, de partage et de mobilisation citoyenne et collective qui s’ancrent dans un « agir technique ».

Les collectifs d’un nouveau genre dont j’ai parlé ci-dessus ne se définissent pas au premier plan par leur statut d’association, mais par l’objet même de la mobilisation qui les rallie (liberté sur Internet, open access, etc.). Certains des regroupements ne possèdent pas de statut juridique donné, à l’image de SavoirsCom1 dont l’objectif, en plus de défendre les communs, est aussi « d’expérimenter concrètement de nouvelles formes de gouvernance »[85]. On voit poindre, avec ces collectifs des revendications, des formes de réseaux avec des groupes locaux, indépendants juridiquement les uns des autres dans chaque pays, mais respectant une charte ou des règles communes. C’est ce que l’on retrouve par exemple avec les organisations Creative Commons ou l’Open Knowledge Foundation que j’ai déjà citées ou bien encore le réseau international des FabLabs. Pour désigner ces formes de mobilisation numérique, et j’y reviens plus plus en détail dans le troisième chapitre, des auteurs utilisent les expressions « collectifs malgré eux » ou « réticulation » des formes d’action collective[86]. Ces collectifs mettent souvent en avant l’importance de l’expérimentation, de nouvelles formes de gouvernance et d’une évolution constante, à l’image d’une « beta version permanente », terme issu du développement logiciel et repris par exemple par le collectif OuiShare qui soutient ce que l’on nomme aujourd’hui l’« économie collaborative »[87]. Ces mouvements placent ainsi le ‘numérique’, au cœur de leurs revendications, mais aussi de leurs modalités d’action. Dans ce cas, l’action passe par une maîtrise des environnements numériques et également des revendications sur des points précis techniques : la question des formats de fichier dans les administrations, l’emploi de plateforme open source pour accéder au code source et aux algorithmes, les enjeux d’interopérabilité, etc. Les différentes parties prenantes représentent ainsi de nouveaux acteurs qui demandent de porter ces revendications sur la « place publique » et bouleversent ainsi les sphères classiques politiques et leurs modalités démocratiques.

Une démocratie participative à l’épreuve de ses dispositifs

En introduction de ce chapitre, j’ai cité la « couleur » plus directement politique que peut prendre le terme open, avec la notion d’open society. Aujourd’hui, cette formule résonne plus spécifiquement dans les sphères politiques et publiques avec les enjeux de l’open data (ouverture des données publiques) et de l’open government (gouvernement ouvert). Ces mouvements, en continuité avec les requêtes de liberté d’expression et d’information et plus généralement de modèles démocratiques, se sont traduits par une injonction à l’ouverture des données et à leur mise à disposition de toutes et tous[88].

Le ‘numérique’ fournit en effet aux sociétés un substrat technologique permettant de mettre en œuvre le passage d’une démocratie représentative à une démocratie délibérative et consultative avec la possibilité d’une plus grande inclusion citoyenne[89]. Un ensemble de plateformes d’accompagnement de l’action citoyenne se structurent ainsi sous la notion de civic tech[90] dans le but de favoriser la mobilisation citoyenne et l’adaptation de la démocratie à l’ère numérique[91]. Si le gouvernement a déjà mis en place des mesures consultatives, à l’image de la Commission nationale du débat public (CNDP) par exemple[92], avant le « boom numérique », ces initiatives et nouveaux acteurs viennent modifier le paysage politique aussi bien par leurs revendications politiques en lien avec le ‘numérique’ que par les plateformes mêmes qu’ils proposent pour équiper la « vie politique » numérique[93].

Après une exploration des origines du qualificatif open, j’ai présenté dans ce chapitre quelques-uns des mouvements qui se sont structurés au fil du 21ème siècle autour de lui. Nouveaux objets de revendication, mais également nouvelles formes de mobilisation et de moyens d’action, les mouvements nés autour de l’open, en prenant comme éléments de cristallisation l’information, qu’elle soit connaissance, donnée publique, article scientifique ou script informatique, font écho à des enjeux économiques ou sociopolitiques majeurs. Ces enjeux sont en lien avec le ‘numérique’ mais aussi avec de nouvelles façons de penser la société et son organisation. Dans tout ce chapitre, en toile de fond, j’ai montré que chercheurs, universitaires, ingénieurs, scientifiques, etc., en somme des personnes produisant des savoirs, sont impliqués d’une manière ou d’une autre dans les débats et participent à véhiculer leurs réflexions théoriques mais également leurs horizons d’attentes et pensées politiques. Pour conclure, ce chapitre, je décris dans une dernière section quelques attentes des producteurs des savoirs sur les technologies de l’information et de la communication et la façon dont elles nourrissent et influencent les imaginaires sociaux.

1-2-3 Numérique et « Grand récit » : le poids et l’écho des imaginaires académiques et communautaires

Discours sur les imaginaires et modèles de société

Dans un article publié en 2015 soulignant que les termes Big, Open et collaboration représentent les grandes utopies de l’innovation du 21ème siècle, Fidelia Ibekwe-Sanjuan et Françoise Paquienséguy précisent que ces utopies puisent leur source à la fois dans le développement des théories de l’information et de la cybernétique, puis dans l’enchevêtrement complexe des mouvements associés à la naissance de l’informatique puis d’Internet et du Web[94]. Comme vu précédemment, la « matrice cybernétique » développée dans les années 1940 et 1950 porte déjà en elle différentes visées et interprétations. Des idées, qui ne font que se déployer par la suite au fil de la mise en œuvre des technologies numériques et des imaginaires qui les accompagnent. Le terme « imaginaires » désigne ici, comme le propose Patrice Flichy[95], aussi bien les utopies/dystopies que les idéologies. Pour cet auteur, utopies et idéologies sont les deux pôles de l’imaginaire social, « l’un cherchant à conserver l’ordre social, l’autre à le bouleverser »[96], qu’il s’agit d’aborder dans une perspective dynamique[97]. Cette dynamique amène à appréhender les deux pôles dans la complexité de leur articulation, car la frontière entre les discours qualifiés d’utopiques et d’idéologiques est ténue. La notion d’utopie concrète, développée par Ernst Bloch, tente de dépasser la connotation même d’irréalisme associé parfois à l’utopie et insiste sur la force mobilisatrice des espoirs pour une transformation effective d’une société[98]. Broca d’ailleurs mobilise cette notion pour décrire les univers du logiciel libre et de l’open source où les propos et les idées sont avant tout portés par le désir de réaliser des projets (logiciels, applications, etc.), à savoir par la dimension du « faire ». Les imaginaires sont la résultante de divers récits qui se rencontrent et s’hybrident et sont intrinsèquement liés aux techniques et aux « mythes fondateurs » qui les accompagnent. Les éléments essentiels de cette intrigue sont liés au pouvoir (liberté/libération), au savoir (intelligence collective), à la mémoire mais également à la prospérité économique[99]. Si certains de ces éléments se stabilisent et se consolident, d’autres sont abandonnés. Plusieurs domaines de recherche en sociologie (STS notamment) et en SIC portent sur les discours d’accompagnement de ces imaginaires car ils permettent de mieux comprendre la façon dont ces technologies sont pensées et les modèles de société qu’elles participent à véhiculer.

Ces deux pôles s’accompagnent dans tous les cas de différentes conceptions de ce qui doit « faire société » dans leurs composantes aussi bien philosophiques, économiques, politiques que morales.

Des idéaux communautaires et académiques au « modèle californien »

Par rapport aux technologies numériques, un des principaux mythes est celui d’un Internet universel[100]. Développé dans les années 1980, ce mythe propose l’image d’un réseau des réseaux ouvert, libre et universel. Internet, symbole d’un village planétaire et d’une communication globale[101], devient ainsi également un projet politique dont le but est d’en préserver les caractéristiques essentielles (réseau distribué et décentralisé, neutralité, etc.). Flichy met en évidence deux idéaux qui ont contribué au déploiement d’Internet : d’une part, un idéal académique et, d’autre part, un idéal communautaire. En effet, au départ, Arpanet (prédécesseur de l’internet) s’est développé au sein d’un réseau universitaire en tant qu’« outil intellectuel »[102] qui répond à un idéal de communication académique. Un autre idéal communautaire s’ajoute dans les années 1980, celui d’une « communauté électronique », qui rallia les premiers utilisateurs de l’informatique constitués de chercheurs, d’ingénieurs, mais aussi d’amateurs férus de bidouille à l’image des hackers. Pour ces individus, les dispositifs informatisés de communication représentent non pas seulement un moyen d’échanger entre chercheurs, mais également une façon de diffuser une nouvelle façon de vivre, d’agir, de s’organiser, ce qui a été désigné par le terme de cyberculture. Cette cyberculture se fonde notamment sur la rhétorique de la liberté et de la puissance d’une intelligence collective basée sur la libre circulation de l’information et des connaissances comme libre compétition des idées[103].

Comme le souligne Loveluck, dans l’idéal d’un Internet libre et ouvert, on retrouve de nouveau un paradoxe entre, d’une part, l’aspiration à une liberté radicale dans le cyberespace associée à des propos ultra-libéralistes et, d’autre part, la valorisation du partage de l’information basée sur une dimension communautaire forte (bien loin de l’individualisme associé souvent à la pensée « libérale »). Ces logiques aux abords opposés semblent actuellement se cristalliser sous la forme de ce que Monique Dagnaud nomme le « modèle californien »[104], c’est-à-dire un grand récit mettant en scène une culture du collaboratif, du partage au service de l’industrie numérique. Le « modèle californien » évoque un récit unificateur qui nourrit un nouvel imaginaire politique et économique associé à « une société de l’innovation, de l’entrepreneuriat et de la libre association, d’une économie du partage et de la collaboration, inscrivant la réciprocité créatrice comme matrice »[105]. En ce sens, l’étude des discours sur les techniques est un moyen exceptionnel de comprendre et d’appréhender la construction des imaginaires sociaux et la façon dont ils modèlent aujourd’hui nos sociétés. Si la synthèse que je viens de proposer montre que l’open aujourd’hui représente une formule au cœur des imaginaires et des enjeux de société intimement liés aux technologies numérique, un pan aveugle reste néanmoins présent dans la construction des imaginaires numériques. Trop d’auteur.e.s considèrent le milieu scientifique et académique comme un bloc unifié fait de penseurs au service du progrès de l’humanité et du partage des connaissances. Il va s’agir dans la suite de ce document de questionner ce présupposé.

Discours sur l’open : caisse de résonance des idéaux de ‘la Science’ ?

Dans son ouvrage L’imaginaire d’Internet, Flichy utilise la notion de prophétie autoréalisatrice de l’idéal académique pour souligner la façon dont Internet, le réseau des réseaux, s’est construit de façon décentralisée à l’image de la communication entre scientifiques[106]. L’idéal académique, selon lequel ‘la Science’ prône le partage des connaissances pour le bien du plus grand nombre, est une image qu’Internet et le Web participent à faire circuler aujourd’hui. Or, derrière cette homogénéité apparente véhiculée sur ‘la Science’, toute cette partie introductive souhaite montrer que les chercheurs, ingénieurs, universitaires et intellectuels impliqués dans les projets open peuvent avoir des idéaux différents. En effet, les objectifs de Stallman, revendiquant au sein du MIT une liberté d’accès au code source (pour contrer notamment des logiques propriétaires) est différente de la perspective de Raymond qui met derrière l’open source l’importance de l’efficacité d’une action collective possible. De même, l’article « Fifty shades of open » a pour visée de ne pas laisser dériver le terme open bien loin des objectifs initiaux décrits par les deux auteurs de l’article, chercheurs militants pour l’open education.


De ‘la Science’ unifiée à une pluralité de sciences : point typologique

Comme introduit dans l’introduction générale, je fais la distinction dans la suite de ce document entre l’usage du terme ‘la Science’ (entre guillemets simples et avec un S majuscule), lorsque je décris la représentation sociale d’une Science unifiée et unique. J’emploie les sciences (sans guillemets au pluriel et sans majuscule), tel que dans « l’open en sciences », pour rappeler que les sciences désignent diverses activités de production de savoirs incluses dans un cadre économique, politique, social, technique donné (régime des savoirs). Je reviens plus en détail en début de chapitre deux sur cette distinction et l’émergence de la science moderne au début du XIXème siècle.


Bien souvent, l’imaginaire social associé à ‘la Science’ donne à voir une entité stable en dehors de toute considération marchande ou économique. Cette image semble être bien différente des querelles autour de l’open dont j’ai parlé dans l’introduction générale et qui montre que le partage des savoirs au sein de la communauté scientifique est quelque peu difficile à mettre en œuvre. Or, la façon dont les personnes impliquées dans la production et la diffusion des savoirs considèrent ‘la Science’ n’est que peu questionnée, tout autant que les modèles de société sur lesquels ils s’appuient. Tout le travail de ce doctorat propose de dépasser ce point aveugle et de considérer ‘la Science’ ou plutôt les sciences comme un système complexe (un agencement sociétal[107]) ancré dans un contexte sociopolitique, économique mais aussi technique, à une époque donnée.

Je développe cette position dans le chapitre qui suit et qui présente une histoire parallèle à celle des technologies de l’information et de la communication : celle du régime des savoirs et de ses évolutions. J’y montre comment les sciences ont été pensées, institutionnalisées, rêvées mais aussi remises en cause en fonction d’éléments historiques, économiques et politiques. Les remises en cause sont en partie dues à une réflexion critique de membres de la recherche professionnelle ou bien à d’autres sphères de la société, sur ce que « devrait être » ‘la Science’. Les débats sur l’open en sciences en offre aujourd’hui une fenêtre d’observation.


[1] Jeffrey Pomerantz et Robin Peek, « Fifty shades of open », First Monday, 2016, vol. 21, nᵒˢ 5

[2] First Mond@y est un des premières revues scientifique en open access. Elle est dédiée à l’étude de l’univers Internet et de sa culture.

[3] On peut remarquer la pointe d’humour des auteurs. L’article « Fifty shades of open » est publié en 2016, peu après la sortie du film blockbuster Fifty shades of Grey en 2015.

[4] Le terme de commoners est employé aujourd’hui pour désigner les personnes associées aux communs mais d’autres mouvements ont existé dans le passé. Le dictionnaire des biens communs revient sur quelques-uns des mouvements passés et des thèses spécifiques défendues. En Angleterre, par exemple au milieu du XVIIème siècles plusieurs thèses sont défendues, les « Niveleurs », les « Bêcheurs », les « Divagueurs ». Voir : Fabienne Orsi, Judith Rochfeld et Marie Cornu-Volatron, Dictionnaire des biens communs, Paris, Presses Universitaires de France, 2017, 1659 p.

[5] Hervé Le Crosnier, « Économie de l’immatériel : abondance, exclusion et biens communs », Hermès, La Revue, 2006, vol. 45, nᵒˢ 2, p. 51‑59 ; Elinor Ostrom, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, Cambridge university press, 1990 ; Valérie Peugeot, « Les Communs, Une Brèche Politique à l’heure Du Numérique » dans Carmes Maryse et Noyer Jean-Max (eds.), Les Débats Du Numérique, Paris, Presses des Mines, 2014, p. 77‑98 ; Valérie Peugeot, « Présentation », Éthique publique. Revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale, 2015, vol. 17, nᵒˢ 2 ; Association Vecam, Libres Savoirs, Les Biens Communs de La Connaissance. Produire Collectivement, Partager et Diffuser Les Connaissances Au XXIe Siècle, C&F édition., Caen, 2011

[6] Karl R Popper, The open society and its enemies., London, Routledge, 1945, vol. 2/1

[7] Evgeny Morozov, « Open and Closed », The New York Times, 16 mars 2013

[8] J. Pomerantz et R. Peek, « Fifty shades of open », art. cit

[9] Sébastien Broca, Utopie du logiciel libre, Neuvy-en-Champagne, Le Passager Clandestin, 2013, 288 p.

[10] Sébastien Broca, L’utopie du logiciel libre. La construction de projets de transformation sociale en lien avec le mouvement du free software., Université Panthéon-Sorbonne, Paris, 2012

[11] Serge Proulx, « Présentation : L’informatisation : mutation technique, changement de société ? », Sociologie et sociétés, 1984, vol. 16, nᵒˢ 1, p. 3‑12

[12] Richard Stallman, GNU Initial Announcement, https://www.gnu.org/gnu/initial-announcement.fr.html , 27 septembre 1983, (consulté le 16 novembre 2017)

[13] Richard Stallman, Open Sources: Voices from the Open Source Revolution, http://www.oreilly.com/openbook/opensources/book/stallman.html , 29 mars 1999, (consulté le 16 novembre 2017) ; Richard Stallman se réfère aux travaux de Steven Levy pour décrire l’éthique des hackers.

[14] Richard Stallman, On Hacking, http://stallman.org/articles/on-hacking.html, (consulté le 16 novembre 2017)

[15] Traduction de l’anglais par la Free Software Foundation : “The salary won’t be high, but I’m looking for people for whom knowing they are helping humanity is as important as money.” Voir : R. Stallman, « GNU Initial Announcement », art. cit

[16] E. G. Coleman et Benjamin Hill, « The Social Production of Ethics in Debian and Free Software Communities: Anthropological Lessons for Vocational Ethics » dans Free/open source software development, Hershey Pennsylvania, Idea Group Pub, 2005, p. 273‑295 ; Gabriella Coleman, « Code Is Speech: Legal Tinkering, Expertise, and Protest among Free and Open Source Software Developers », Cultural Anthropology, 2012, vol. 24, nᵒˢ 3, p. 420‑454

[17] S. Broca, Utopie du logiciel libre, op. cit

[18] Eric S. Raymond, The Cathedral & the Bazaar: Musings on Linux and Open Source by an Accidental Revolutionary, 1st ed., Cambridge, Mass, O’Reilly, 1999, 268 p.

[19] Le kernel est le noyau du système d’exploitation d’un ordinateur. Il permet la communication entre les différents composants d’un ordinateur (logiciel et matériel).

[20] The Mind behind Linux, Vancouver Canada, 2016

[21] Benjamin Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), Paris, 2012 p.279

[22] Pekka Himanen, L’éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information, Paris, Exils, 2001 ; Pascal Jollivet-Courtois, « L’Éthique hacker et l’esprit de l’ère de l’information de Pekka Himanen », Multitudes, 2002, nᵒˢ 8, p. 161‑170

[23] E.S. Raymond, The Cathedral & the Bazaar, op. cit

[24] R. Stallman, « On Hacking », art. cit

[25] Gabriella Coleman, « Hacker » dans Benjamin Peters (ed.), Digital Keywords: A Vocabulary of Information Society and Culture, Princeton University Press., Princeton, New Jersey, 2016, p. 158‑172

[26] Ibid.,

[27] Les méthodes de travail basées sur l’éthique hacker en informatique donnent naissance plus tard aux méthodes agiles. Voir : http://agilemanifesto.org/history.html

[28] E. Gabriella Coleman et Mako Hill, « How Free Became Open and Everything Else Under the Sun », M/C: A Journal of Media and Culture, 2004, vol. 7, nᵒˢ 3

[29] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit

[30] Dominique Boullier, Sociologie du numérique, Paris, Armand Colin, 2016, 383 p.

[31] S. Proulx, « Présentation », art. cit

[32] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit p.385

[33] La thématique de l’intelligence artificielle ou du machine learning sont en 2018 l’objet d’un grand nombre de discours relayés dans les médias notamment lors de la rédaction de ce document (2017-2018).

[34] S. Proulx, « Présentation », art. cit p.3

[35] Ibid.,

[36] Patrice Flichy, L’imaginaire d’Internet, Paris, Découverte, 2001, 272 p.

[37] Norbert Wiener, The Human Use of Human Beings: Cybernetics and Society, New York, N.Y, Da Capo Press, 1988, 199 p.

[38] S. Broca, Utopie du logiciel libre, op. cit p.40

[39] Ibid., p.41

[40] Jean-Philippe Magué, Les protocoles d’Internet et du web, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2014

[41] Boullier développe la notion d’amplification dans son ouvrage : Sociologie du numérique, op. cit. Il s’y réfère aussi dans son MOOC (Massive Open Online Courses) : Enjeux Socio-Politiques Du Numérique Saison 1 Episode 1 Amplification, Paris, 2016

[42] Serge Proulx, « Penser Les Usages Des Technologies de l’information et de La Communication Aujourd’hui : Enjeux–Modèles–Tendances » dans Lise Vieira et Nathalie Pinède (eds.), Enjeux et Usages Des TIC: Aspects Sociaux et Culturels, Presses Universitaires de Bordeaux., Bordeaux, 2005, vol.1, p. 7‑20

[43] Fabien Granjon, Mobilisations numériques : Politiques du conflit et technologies médiatiques, Paris, Presses des Mines, 2017, 215 p.

[44] Bruno Bachimont, « Signes formels et computation numérique : entre intuition et formalisme Critique de la raison computationnelle » dans Helmar Schramm, Ludger Schwarte et Jan Lazardzig (eds.), Instrumente in Kunst und Wissenschaft: Zur Architektonik kultureller Grenzen im 17. Jahrhundert, Walter de Gruyter, 2004, ; Jack Goody, La Raison graphique : la domestication de la pensée sauvage, traduit par Jean Bazin et traduit par Alban Bensa, Paris, Les Editions de Minuit, 1979, 274 p.

[45] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit

[46] Internet puis le Web se sont développés au sein des milieux universitaires en véhiculant notamment l’image d’un réseau libre, ouvert et universel pour le partage des connaissances en dehors de tout intérêt commercial.

[47] Gérard Théry, Les Autoroutes de l’information - Rapport Au Premier Ministre, France, 1994

[48] B. Loveluck, La Liberté Par l’information. Généalogie Politique Du Libéralisme Informationnel et Des Formes de l’auto-Organisation Sur Internet, op. cit

[49] Ibid.,

[50] John Hagel et Arthur Armstrong, Bénéfices sur le net, Paris, Éd. d’Organisation, 2000, 278 p

[51] Patrice Flichy, « Genèse du discours sur la nouvelle économie aux États-Unis », Revue économique, 2001, vol. 52, nᵒˢ 7, p. 379‑399 p. 391

[52] Yves Citton (ed.), L’économie de l’attention : Nouvel Horizon Du Capitalisme ?, Paris, La Découverte, 2014, 320 p.

[53] Dominique Bourg et Nicolas Buclet, « L’économie de Fonctionnalité. Changer La Consommation Dans Le Sens Du Développement Durable », Futuribles, 2005, nᵒˢ 313, p. 27‑38

[54] J. Hagel et A. Armstrong, Bénéfices sur le net, op. cit

[55] Yann Moulier Boutang, « Droits de propriété intellectuelle, terra nullius et capitalisme cognitif », Multitudes, 2010, vol. 41, nᵒˢ 2, p. 66

[56] Manuel Castells, La société en réseaux, traduit par Philippe Delamare, Paris, Fayard, 1998

[57] Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif : La Nouvelle Grande Transformation, Paris, Editions Amsterdam, 2007, 245 p. ; Enzo Rullani, « Le capitalisme cognitif : du déjà vu ? », Multitudes, 2000, nᵒˢ 2, p. 87‑94

[58] Monique Dagnaud, « Le web, ce laboratoire du capitalisme sympa », Le Débat, 2010, vol. 160, nᵒˢ 3, p. 161

[59] Y. Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif, op. cit

[60] S. Broca, Utopie du logiciel libre, op. cit

[61] André Gorz, « Économie de la connaissance, exploitation des savoirs », Multitudes, 2004, no 15, nᵒˢ 1, p. 205‑216

[62] Cette expression est employée dans le rapport mondial de l’UNESCO « Vers des sociétés du savoir, en 2005 en réponse au rapport de l’OCDE en 1996 intitulé « The Knowledge-based economy ».

[63] Sally Burch, « Société de l’information /Société de La Connaissance » dans Enjeux de Mots : Regards Multiculturels Sur Les Sociétés de l’information, Caen, C&F éditions, 2005

[64] J’emploie ici le terme « plateforme » qui est communément employé en 2018 pour désigner un site web proposant un ensemble de services. Je n’ai malheureusement pas mené d’étude sur l’évolution de l’usage de ce terme ces dernières années.

[65] Lors de cette rencontre plusieurs membres influents des libertés numériques étaient présents, tels qu’Aaron Swartz, fondateur de reddit et figure militante de l’open access, Lawrence Lessig, juriste et fondateur de Creative Commons ou bien encore Tim O’Reilly, fondateur du Web. Voir : Samuel Goëta, Instaurer des données, instaurer des publics : une enquête sociologique dans les coulisses de l’open data,Télécom ParisTech, Paris, 2016

[66] Les expressions anglaises open data et open government sont souvent employées en France. Le site officiel Data.gouv.fr propose sur son site par exemple (consulté en juin 2018) de « Découvrir L’Open Data » traduit par la suite par « l’ouverture des données ». Open government sur ce même site se traduit par « Gouvernement ouvert ».

[67] S. Broca, Utopie du logiciel libre, op. cit

[68] J. Pomerantz et R. Peek, « Fifty shades of open », art. cit

[69] Y. Moulier Boutang, « Droits de propriété intellectuelle, terra nullius et capitalisme cognitif », art. cit p.72

[70] En 2018, la version 4.0 de la licence Creative Commons est disponible.

[71] En France, il existe par exemple une licence spéciale développée dans le milieu de l’art : la licence Art Libre. Dans le développement de projets de matériels ‘libres’ (open hardware), il existe par exemple la CERN Open Hardware licence. Voir : https://www.ohwr.org/projects/cernohl/wiki

[72] V. Peugeot, « Présentation », art. cit

[73] Ibid.,

[74] E. Ostrom, Governing the Commons, op. cit ; V. Peugeot, « Présentation », art. cit ; Charlotte Hess et Elinor Ostrom, « A Framework for Analyzing the Knowledge Commons: A Chapter from Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice. » dans Understanding Knowledge as a Commons: From Theory to Practice, Cambridge, Massachusetts, MIT Press, 2005,

[75] Fred Turner, Le cercle démocratique : le design multimédia, de la Seconde Guerre mondiale aux années psychédéliques, C&F Éditions., Caen, 2016, 384 p

[76] S. Broca, L’utopie du logiciel libre. La construction de projets de transformation sociale en lien avec le mouvement du free software., op. cit p. 200

[77] Y. Moulier Boutang, « Droits de propriété intellectuelle, terra nullius et capitalisme cognitif », art. cit

[78] En 2018, la version 2.1 de la définition de l’open est disponible. Voir : https://opendefinition.org/

[79] Open Knowledge France, Statuts Open Knowledge France, https://fr.okfn.org/notre-groupe-local/statuts/ , 31 mai 2013, (consulté le 5 juillet 2018)

[80] Open Knowledge France, Ecole des Données, https://fr.okfn.org/ecole-des-donnees/ , 19 novembre 2013, (consulté le 5 juillet 2018)

[81] Le « À propos de l’OKF » sur leur site est “We believe open knowledge can empower everyone, enabling people to work together to tackle local and global challenges, understand our world, expose inefficiency, challenge inequality and hold governments and companies to account” Open Knowledge Foundation, Open Knowledge International, https://okfn.org , 2018, (consulté le 29 juillet 2018)

[82] Camille Bosqué, La fabrication numérique personnelle, pratiques et discours d’un design diffus : enquête au coeur des FabLabs, hackerspaces et makerspaces de 2012 à 2015, thèse de doctorat, Université Rennes 2, Rennes, 2016 ; Michel Lallement, L’âge du faire : hacking, travail, anarchie, Paris, Editions du Seuil, 2015

[83] Célya Gruson-Daniel et Clément Mabi, « AAC : « Formes et mouvements politiques à l’ère numérique », RESET, 2017, nᵒˢ 7 ; Évelyne Lhoste et Marc Barbier, « FabLabs : L’institutionnalisation de Tiers-Lieux du « soft hacking », Revue d’anthropologie des connaissances, 2016, 10, n° 1, nᵒˢ 1, p. 43‑69

[84] C. Bosqué, La fabrication numérique personnelle, pratiques et discours d’un design diffus, op. cit

[85] SavoirsCom1, SavoirsCom1 | Politiques Des Biens Communs de La Connaissance, http://www.savoirscom1.info/, (consulté le 29 juillet 2018)

[86] F. Granjon, Mobilisations numériques, op. cit

[87] Monique Dagnaud, Le Modèle Californien : Comment l’esprit Collaboratif Change Le Monde, Paris, Odile Jacob, 2016, 204 p.

[88] L’article de Daniel Kreiss mais aussi de Samuel Goëta et Jérôme Denis proposent un retour historique sur l’open data et l’open government. Les auteurs montrent bien que ces revendications sont à mettre en continuité avec des revendications plus anciennes, qui se situent dès le XVIIème siècle sur les droits des Sociétés à demander des comptes aux administrations publiques (article 15 de la Déclaration des droits et de l’homme et des citoyens). La revendication du « co et du faire » met ainsi à l’épreuve les instances gouvernementales et amène à tester la réalité de leurs discours sur une démocratie dialogique et participative. Voir : Jérôme Denis et Samuel Goëta, « La Fabrique Des Données Brutes : Le Travail En Coulisses de l’open Data » dans Clément Mabi, Jean-Christophe Plantin et Laurence Monnoyer-Smith (eds.), Ouvrir, Partager, Réutiliser : Regards Critiques Sur Les Données Numériques, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2017, ; Daniel Kreiss, « The Problem of Citizens: E-Democracy for Actually Existing Democracy », Social Media + Society, 2015, vol. 1, nᵒˢ 2, p. 1‑11 ; Jérôme Denis et Samuel Goëta, « Les facettes de l’Open Data : émergence, fondements et travail en coulisses » dans Pierre-Michel Menger et Simon Paye (eds.), Big data et traçabilité numérique, Paris, Collège de France, 2017, p. 121‑138

[89] Clément Mabi, « Inclusion des publics et matérialité des dispositifs participatifs », Participations, 2013, nᵒˢ 7, p. 201‑213 ; Clément Mabi, Le Débat CNDP et Ses Publics à l’épreuve Du Numérique : Entre Espoirs d’inclusion et Contournement de La Critique Sociale, Université de Technologie de Compiègne, Compiègne, 2014 ; Laurence Monnoyer-Smith, Communication et délibération enjeux technologiques et mutations citoyennes, Paris, Lavoisier, 2011 ; Laurence Monnoyer-Smith et Stéphanie Wojcik, « La Participation Politique En Ligne, Vers Un Renouvellement Des Problématiques ? », Participations, 2014, nᵒˢ 1, p. 5‑29

[90] La traduction française de civic tech est technologies civiques, j’emploie le terme anglais qui est celui principalement utilisé aujourd’hui en France.

[91] D. Kreiss, « The Problem of Citizens », art. cit ; C. Gruson-Daniel et C. Mabi, « Appel à contribution n° 7 », art. cit

[92] C. Mabi, Le Débat CNDP et Ses Publics à l’épreuve Du Numérique, op. cit

[93] J’aborde ces notions brièvement dans ce premier chapitre mais je les expose dans le chapitre trois, car les formes de mobilisation et de revendication numérique, tout comme le développement de plateformes et d’applications, sont au cœur de l’étude du projet de loi pour une République numérique et de la phase consultative qui y est associée.

[94] Fidelia Ibekwe-Sanjuan et Françoise Paquienséguy, « Open, Big, Collaboration : Trois Utopies de l’innovation Au 21e Siècle » dans Ghislaine Chartron et Evelyne Broudoux (eds.), Big Data - Open Data. Quelles Valeurs ? Quels Enjeux ?, Louvain-La-Neuve, De Boeck, 2015, p. 15‑30

[95] P. Flichy, L’imaginaire d’Internet, op. cit

[96] Ibid., p.13

[97] Pour Flichy, dans le cas des techniques, l’utopie est associé à une exploration des possibles, à des expérimentations et à l’apparition de nouveaux usages. Le passage à l’idéologie est relié au moment où des discours viennent légitimer un nouveau système technique et participent à sa diffusion. Voir : Ibid.,

[98] S. Broca, Utopie du logiciel libre, op. cit

[99] Pierre Musso, « Usages et imaginaires des TIC », 2008, p. 201‑210

[100] P. Flichy, L’imaginaire d’Internet, op. cit

[101] Philippe Breton, L’utopie de La Communication, Paris, La Découverte, 1992

[102] P. Flichy, L’imaginaire d’Internet, op. cit ; Patrice Flichy, « Internet ou la communauté scientifique idéale », Réseaux, 1999, vol. 17, nᵒˢ 97, p. 77‑120

[103] Patrice Flichy, « 3. Les Communautés, Un Autre Imaginaire d’Internet » dans L’imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte, 2001, p. 85‑112

[104] M. Dagnaud, Le Modèle Californien, op. cit

[105] L’extrait est issu de la présentation du séminaire de Monique Dagnaud et Olivier Alexandre à l’EHESS en 2016 intitulé « Le modèle californien : industrie numérique et acteurs du collaboratif »

[106] P. Flichy, L’imaginaire d’Internet, op. cit

[107] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, 971 p.

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