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Un open à la dérive ? Modèles économiques de l'open et libéralisme (informationnel)

Suite à une note d'humeur sur Facebook où je décrivais mes tribulations pour accéder à un article scientifique, je reviens sur les modèles économiques de l' "open" dans l'optique d'engager une réflexion collective sur des "dérives" marchandes éventuelles (cf. conclusion thèse)

Published onAug 15, 2019
Un open à la dérive ? Modèles économiques de l'open et libéralisme (informationnel)
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Réception non attendue d’un billet d’humeur : “Bref/VDM d’une chercheuse non-académique”

Récemment (été 2019), j’ai partagé sur Facebook et aussi sur Tumblr, une note d’humeur intitulée Bref/VDM d'une chercheuse non-académique. Je l’avais rédigée un soir alors que je tentais d’accéder à des méta-analyses en sciences cognitives sur les effets de la méditation1. Dans ma note d’humeur/d’énervement, je détaillais le parcours de combattant.e pour tenter d’accéder à des publications scientifiques avec plusieurs étapes et obstacles sur le passage. Suite aux murs payants (paywall) des sites des éditeurs (le prix d’un article est de 30 à 45 euros), j’ai mené une recherche sur Google Scholar mettant en visibilité dans son référencement et son interface l’accès direct aux pdf. Ensuite, je soulignais la présence fréquente des réseaux sociaux scientifiques comme source de téléchargement des publications. Je notais qu’il était souvent nécessaire de s’inscrire pour télécharger l’article. Sans inscription, on peut seulement lire la première page. Cette quête à la publication s’accompagnait aussi de tentatives via le site « pirate » SciHub qui nécessite maintenant (en France) d’employer un VPN ou d’autres méthodes (site bloqué sur le sol français).

L’objectif en rédigeant ce billet était de faire entendre un certain découragement face à la situation de l’open access en 2019 avec :

- 1/ Toujours les murs payants des éditeurs « traditionnels » à la base du modèle économique pré-numérique de rente pour accéder à une ressource. L’article est la propriété de l’éditeur qui le vend comme on vendrait une copie papier2.

- 2/ Des entreprises du numérique notamment Google et ResearchGate qui gagnent du terrain dans la sphère des publications scientifiques. Ces entreprises se basent sur de nouveaux modèles économiques numériques « open » (ici : open = free = gratuit) sous-tendus par l’utilisation de nos données personnelles en naviguant ou nous inscrivant sur un site web.

- 3/ Ainsi, la même histoire se répète au sein de la recherche publique qui se fait de « nouveau avoir » par une apparente gratuité. Après les « Boycott Elsevier » , nous entendrons sûrement parler de « Boycott Academia ou ResearchGate» dans un petit laps de temps. Mais, pour l’instant les scientifiques pensent faire de l’open access en mettant en ligne leurs articles sur ResearchGate.3

En ce sens, la conclusion de mon billet d’humeur d’un soir d’été était :

Elsevier, Springer, Google Scholar, ResearchGate, Facbook. Bref we are screwed up…

Or, les commentaires qui ont suivis la publication de ce billet sur Facebook m’ont montrés que j’étais tout à fait à côté de la plaque en terme de réception de mon message.

Des premières émotions à chaud : perplexité et courroux « genré »

Les idées que je souhaitais faire passer n’ont pas forcément été comprises (et tant mieux, cela m’a amené à être plus précise). J’aurais aimé attirer l’attention sur un open access réduit à peau de chagrin avec d’une part toujours la présence des anciens Elsevier&Co et d’autre part la présence de plus en plus marquée des nouvelles entreprises du numérique. Beaucoup ont perçu mon message comme un appel à l’aide pour accéder aux articles via SciHub en France.

Sur ce point, j’ai eu de très bons conseils. Merci aux personnes qui ont répondu et souhaité m’aider à accéder aux articles. Mais surtout (le plus intéressant !) j’ai entraperçu un état d’esprit qui semblerait être de mise dans la communauté scientifique. Notez bien le conditionnel dans ma dernière phrase, car ce n’est pas avec un post Facebook et quelques réactions que je peux prétendre à des conclusions. Tout au contraire, il s’agit plutôt d’une ouverture pour de futures questions de recherche en sociologie des usages et en STS (Science & Technologies Studies). Les réponses ont été d’ordre pragmatique : soit comment, en tant que chercheuse non académique4 m’aider à accéder à des publications spécifiquement en utilisant la solution pirate SciHub. Alors que j’attendais en publiant cette note l’ouverture d’un débat d’ordre socio-politique (situation de l’open access en 2019 et son évolution les dernières années).

J’avoue qu’en premier lieu, cela m’a laissée perplexe et énervée aussi car - Attention ! comprenez bien que ce n’est que mon ressenti ! - j’ai eu l’impression d’un mensplaining : « comment des hommes scientifiques m’apportent des réponses techniques pour me sauver de cet embarras ». Les réponses des femmes en commentaires ont plutôt fait part que SciHub était accessible dans leur pays (nouvelles pour elles d’apprendre que ce n’était plus le cas en France). Messieurs, ne le prenez pas mal, j’imagine bien qu’en répondant en commentaire, votre état d’esprit n’était pas celui-ci. Je vous donne juste un ressenti en tant que femmes qui bidouille, programme un peu et est sensible à la problématique de la place des femmes dans le “numérique” (dans ses dimensions techniques).

Mise à part cet élan « féministe », je me suis surtout dit que j’avais besoin de partager le contenu de mes travaux de recherche et donner quelques billes pour développer un regard « meta » sur le cadre économique et politique dans lequel l’ESR (Enseignement Supérieur et Recherche s’insère aujourd’hui et les directions que prend l’open. Cela tombe bien j’avais rédigé il y a un an dans cette optique la conclusion de ma thèse. Intitulée « Cinq années écoulées : un ‘open’ à la dérive.», les dernières lignes de ce document étaient plus engagées et proposaient justement d’apporter des éléments pour une réflexion collective à ce sujet. Je le notais ainsi :

Mon objectif comme “mot de la fin” est de formuler quelques points de vigilance quant aux orientations actuelles de l’open adressées “aux personnes associées au milieu de la recherche et de l’enseignement supérieur qu’à toute personne confrontée aux transformations numériques dans ses activités quotidiennes”.

Cette note d’humeur me donne l’occasion d’en extraire des parties et d’expliciter quelques notions/concepts clefs qui m’ont aidés/m’aident à penser la situation actuelle.

Un “open” à la dérive : l’évolution des formes de libéralisme comme grille de lecture

Pour rappel, mes recherches doctorales ont porté sur l’analyse des différentes significations du qualificatif open en sciences, pour le cas français, en me basant sur l’étude détaillée de débats à ce sujet pendant la consultation République Numérique (2015). Un article de loi (article 9 lors de la consultation devenu l’article 30 dans le texte de loi définitif) portait sur “le libre accès aux publications scientifiques de la recherche publique”. La phase consultative a donné lieu à de nombreux débats dont j’ai analysé le contenu en reconstituant les différents espaces participant aux débats/controverses - plateforme de la consultation, RSN (réseaux sociaux numériques, liste de discussion, conférences, revues scientifiques, etc.

Si lors de ma thèse, j’ai pris de la distance envers mon engagement pour l’open science, ce qui m’a amené à la construction d’une posture particulière et à son analyse, résumée ici :

J’ai tâché, tout au long du doctorat, dans une approche compréhensive, de me positionner en tant qu’observatrice du phénomène à l’étude tout en ayant conscience et en admettant la propre nature située et incarnée de mes observations, d’où l’importance donnée à la réflexivité (cf. introduction partie deux).

…J’ai repris un ton plus engagé dans la conclusion et voulu faire une rétrospective depuis 2013 de l’évolution de l’open access/science (2013 étant le début de mes questionnements sur la définition de cette « formule »). Je soulignais dans cette conclusion une double évolution : « celle de l’intégration des discours sur l’open au sein de l’esprit du régime des savoirs en constitution en France et celle de la transformation de mes propres conceptions sur l’open au fur et à mesure de mon doctorat."

Je ne reviens pas ici sur la deuxième partie : réflexivité et évolution de mes idées avec le passage par la case « doctorat ». Je vais me concentrer plutôt sur les évolutions de l’open que je qualifiais résolument de « dérives ». La connotation négative était visée afin de mettre en avant un positionnement éthique et critique sur les évolutions du ‘numérique’, dépassant le milieu de « la Science pour impacter notre quotidien en général.

Afin d’illustrer mon propos dans cette conclusion, j’avais repris de la même manière que dans mon billet sur Facebook, le parcours actuel d’une personne souhaitant lire et/ou télécharger une publication scientifique5 en axant mon analyse sur l’émergence de nouvelles formes de libéralisme qualifié d’informationnel comme je le mentionnais :

Par la suite, je vais prendre l’exemple de quelques pratiques usuelles pour accéder à une publication scientifique en ligne. Je souhaite détailler ces pratiques, car elles sont représentatives de la mise en place de nouvelles formes de libéralisme informationnel qui posent, outre des enjeux économiques, des questionnements épistémologiques et politiques sur la nature des savoirs accessibles sur le Web.

Retour sur un concept clef : le libéralisme informationnel

Le concept de « libéralisme informationnel » a été une aide à penser précieuse lors mes recherches. Je me suis appuyée pour cela principalement sur les travaux de Benjamin Loveluck. Dans sa thèse intitulée « La liberté par l’information : généalogie politique du libéralisme informationnel et des formes de l’auto-organisation sur internet », l’auteur propose de retracer une généalogie du libéralisme informationnel, soit l’émergence d’une nouvelle philosophie et économie politique avec Internet (à comprendre comme des visions socio-politiques et économiques.) Cela a été une référence centrale car ma problématique de recherche visait à interroger l’émergence de nouveaux modes de penser et d’agir avec le ‘numérique’ sous-tendus par différentes « visions du monde » à l’origine même des débats et des divergences de la mise en œuvre de l’open access/science. Pour être plus précise, ma problématique concernait l’influence même des « visions du monde » de celles et ceux qui produisent des savoirs et des technologies sur le façonnage de nos sociétés questionnant ainsi en retour les conceptions socio-politiques ayant donné naissance aux technologies numériques.

En lien avec l’apparition du numérique, Loveluck s’est intéressé quant à lui plus spécifiquement aux évolutions des manières de considérer le libéralisme, d’où une approche généalogique (référence à Michel Foucault) comme mentionné dans cet extrait ci-dessous :

Par une approche généalogique, Loveluck montre comment la conception même du libéralisme évolue au cours des siècles, ainsi que les multiples significations prises par le terme de liberté. Si la notion de liberté individuelle s’est construite dès le XVIIème autour des notions de liberté d’opinion et d’expression pour prendre des décisions éclairées et limiter le pouvoir de l’État, une dimension économique forte s’est ajoutée au cours du XIXème siècle. Le libéralisme a signifié ainsi la non-intervention de l’État pour respecter le libre marché. Plus récemment, comme mentionné précédemment, le concept de néolibéralisme désigne le contexte global associé à un « nouvel esprit » et le rôle d’un État entreprise, soumis aux mêmes logiques de performance et de responsabilité. Pour Loveluck, Internet fait émerger une nouvelle conception du libéralisme et des libertés, cette fois-ci informationnelle, qui brouille les repères habituels. La nouvelle forme de libéralisme associe à la fois une demande libertaire (d’auto-organisation) mais également libérale au sens d’un libre-échange avec Internet.

Son analyse l’a mené à définir le libéralisme informationnel comme la recherche d’une liberté par l’information et de sa libre circulation basée sur des princpes d’auto-organisation. Trois grands idéaux-types sont distingués :

- L’institution repose sur la notion de « gouvernance processuelle ». L’objectif dans ce cas est d’instaurer par le biais du cadre juridique actuel les principes du libéralisme informationnel (libre circulation de l’information) par le bias de nouveau mode de gouvernance (philosophie politique).

- La captation associée à l’ordonnancement algorithmique. Cette dernière repose sur le développement de plateformes qui influencent le comportement des utilisateurs par des principes algorithmiques. Ces algorithmes classent et trient les informations les plus visibles en fonction des données des utilisateurs et orientent ainsi les choix des internautes avec la suggestion de recommandations (ordonnancement algorithmique). Loveluck a étudié dans sa thèse principalement le cas de Google. Dans ce cas-là, la libre circulation de l’information sert de nouveaux modèles économiques. A la différence de garder privé une ressource et de la vendre, au contraire ici il s’agit de la laisser circuler mais d’agir sur le contrôle des comportements des utilisateurs par les suggestions qui sont faites (médiées par les traitements algorithmiques sous-jacents) pour en tirer une valorisation économique. Comme le souligne Loveluck, ce modèle capte à la fois l’attention des individus aussi bien que leur intention.

- Le dernier la dissémination ou la diffusion radicale consiste à souhaiter la circulation des informations en se distanciant des ordres politiques et institutionnels habituels que ce soit l’Etat ou le Marché. Les exemples pris par Loveluck sont ceux de Wikileaks ou bien des principes du peer to peer. Et nous y reviendrons dans notre cas avec SciHub !

Analyse des modèles économiques de l’open en sciences

Cette grille de lecture appliquée à mon terrain d’étude m’a aidé à rattacher des éléments des débats de l’article 9 lors de la consultation République à différentes formes de libéralisme et à des visions politiques, organisationnelles et économiques distinctes expliquant les tensions et désaccords concernant la mise en œuvre de l’open access en France. La charpente de mes chapitres d’analyse s’est basée sur la mise en évidence de différentes formes de libéralisme.

Dans ce contexte, le libéralisme informationnel n’a représenté qu’une petite partie seulement. Car, et c’est là que se situe ma thèse en tant que telle, j’ai montré que sous le vocable d’open, on retrouvait principalement en France dans les discours à la fois la référence à des « modèles » pré-existant au numérique qu’il s’agit d’adapter ou de renégocier avec le « passage à l’immatériel» (cf. chapitre 6 et 7). Par ailleurs un des idéaux-types de libéralisme informationnelle était convoqué : celui de la gouvernance processuelle, que j’ai rattaché aux communs (cf. chapitre 8). Pour synthétiser, sur mon terrain d’étude une grande partie des discours justifiant le passage à un modèle open s’ancre dans une vision que j’ai qualifiée de techno-industrielle qui se traduit pas une remise en cause d’un contrat avec la sphère marchande (les éditeurs privés principalement). Ce contrat est déséquilibré désormais avec le passage des ressources matérielles « papier » à l’immatériel (à l’avantage des éditeurs privés). Pour différents acteurs de la recherche publique (à l’échelle institutionnelle ou pour les personnes travaillant dans la recherche publique), il s’agit alors de se réapproprier les publications scientifiques. Le raisonnement étant : les connaissances produites par les chercheurs payés par le public sont la propriété du public. Dans cette optique de réappropriation, l’enjeu est de développer des infrastructures d’édition et d’archivage publiques (exemple en France d’HAL par exemple ou bien d’Open Edition en SHS). Un autre son de cloche (moins « absolutiste ») concerne la renégociation des accords avec les éditeurs privés et la mise en place de partenariats public-privé pour que chacun y trouvent son compte. Dans ces deux variantes néanmoins, on reste dans une conception néolibérale basée sur ce que j’appelle un “copier-coller” des modèles économiques papier dans le “numérique” sans prendre en considération les spécificités même des réseaux immatériels et des principes du libéralisme informationnel (liberté par l’information et sa libre circulation).

Seule une forme de libéralisme informationnelle sur les trois formes décrites pas Loveluck était majoritairement représentée dans les débats : celle d’une gouvernance processuelle. Cet argumentaire s’est rattaché au positionnement des acteurs défendant les communs. Les publications scientifiques et la défense de l’open access dans ce cas-là étaient un élément parmi d’autres objets/communs immatériels et thématiques (données dites d’intérêt général et open data, code source et open source…). Dans cette forme de libéralisme informationnel, le cadre socio-politique et les modes de gouvernance sont re-discutés avec la volonté de dépasser les dichotomies habituelles privé/public, d’innover en termes de cadre juridique (licences libres et ouvertes) et de repenser aussi bien le rôle de l’Etat que les modèles économiques à instaurer. Or, les deux autres idéaux-types (dissémination et diffusion radicale) de libéralisme informationnel décrites par Loveluck n’ont pas fait partie des argumentaires majoritaires soulevés dans les débats concernant l’article sur le “libre accès” de la loi Republique Numérique. Ces arguments étaient néanmoins bien présents pour d’autres articles de loi (neutralité du web, open data, etc.). Leur (quasi-absence) des discours ne signifie pas que les modèles ne sont pas représentés aujourd’hui. C’est là bien toute la différence entre ce que l’analyse de discours nous donne à voir et les « usages » réels ». Pour cette raison, le but de ma conclusion était de souligner les pratiques quotidiennes des chercheurs qui incluent avec SciHub la diffusion radicale et avec Google Scholar et les réseaux sociaux numériques la dissémination/l’ordonnacement algorithmique.

Ma conclusion a ainsi souhaité apporter quelques éléments de réflexion sur l’intégration des formes de libéralisme (liberté par l’information) et les dérives marchandes possibles.

SciHub, Google Scholar et Research Gate : de la diffusion radicale à l’instauration des modèles marchands “open” avec l’ordonnancement algorithmique.

Les transformations numériques des pratiques de recherche et plus spécifiquement ici sur la partie communication, publication des résultats et recherche bibliographique, posent un ensemble de questionnements d’ordre économique, politique tout autant qu’épistémologique à l’origine même de ma note d’humeur relatée au début. En voici quelques éléments :

1/ Google Scholar est un système de référencement fonctionnant , pour reprendre le vocabulaire de Loveluck, sur un ordonnancement algorithmique. La question se pose des éléments pris en considération dans les algorithmes de tri. Si le fameux page rank de Google est à la base issu des réflexions en scientométrie, il s’éloigne néanmoins des métriques « traditionnelles » (facteur d’impact) prenant en considération les articles issus de journaux scientifiques avec revue par les pairs. Ici, les ressources référencées sont beaucoup plus larges (article préparé dans une conférence, note technique). En plus des critères de citation, les paramètres de référencement rejoignent d’autres métriques usuelles du web, qui peuvent faire aussi l’objet d’optimisation de référencement (SEO), par exemple la qualité des métadonnées associés à la ressource. La réputation du chercheur est également considéré (en lien avec le h-index) ce qui n’est pas le cas pour le facteur d’impact par exemple (métriques associées à un journal et non à une personne ni à un article en particulier). La mise en oeuvre de stratégies SEO posent un certain nombre d’enjeux épistémologiques sur l’orientation des ressources que nous lirons car elles seront plus facilement référencés ou recommandés sur les moteurs de recherche comme je le notais ici :

En plus d’un questionnement sur le « marketing de soi » nécessaire à réaliser lorsqu’on est un ou une scientifique, le modèle de Google Scholar amène à se questionner également sur le renforcement d’une homogénéisation des savoirs, à l’image des débats sur les bulles de filtres et d’opinion sur le Web.(p.350)"

Par “marketing de soi”, j’entends ici les incitations conscientes ou inconscientes dont les scientifiques font l’objet pour valoriser leurs recherche et les mettre en visibilité. De la même manière qu’il s’agit d’être présent.e sur des réseaux sociaux numériques , avoir un compte sur ResearchGate ou Academia devient monnaie courante pour les chercheurs afin se tenir au courant des actualités de son domaine, faire connaitre leurs travaux, discuter avec d’autres collègues, rechercher un emploi ou futur post-doc etc. Twitter ou Facebook sont d’autres caisses de résonnances et lieux de discussions, ce qui a été le cas pour « ma note d’humeur ». Les réseaux sociaux servent d’espace pour partager les articles scientifiques et des métriques prennent même en considération désormais la « popularité » des publications sur la sphère des réseaux avec ce qui est appelé aujourd’hui les altmetrics (pour métriques alternatives mais aussi métriques à l’échelle d’un article - article level metrics). L’évaluation des chercheur.e.s s’en retrouvent transformée.6 Les réseaux sociaux numériques ont construit leur modèle économique sur ce besoin même de “dissémination” et d’une légitimité qui s’appuient sur des logiques d’influences dans un réseau. Je vais revenir plus précisément sur les modèles économiques des réseaux sociaux scientifiques, cas traité plus en détail dans ma conclusion de thèse :

Les réseaux sociaux scientifiques constituent, en ce sens, un espace de visibilité pour les chercheur.e.s qui est représentatif d’un « marketing de soi » jugé comme nécessaire pour être reconnu au sein du milieu académique aujourd’hui. Les arguments de vente des plateformes sont orientés dès lors vers une plus grande reconnaissance et un contrôle de la visibilité des travaux des chercheur.e.s.

Les réseaux s’appuient en effet sur des modèles aux apparences “open”. L’inscription est free, à comprendre au sens de gratuit. L’open dans ce sens est réduit à la simple gratuité d’inscription à la plateforme, puisque la plupart du temps l’accès aux articles complets nécessite désormais un abonnement premium/freemium. Les leviers marchands sont reliés à ce que l’on nomme les effets-réseaux, c’est-à-dire une rentabilité sur le nombre de personne employant la plateforme à la base des externalités positives. La « mayonnaise peut monter rapidement » si des personnes commencent à utiliser le réseau, ce qui fait que d’autres l’utilisent etc. De plus le réseau devient plus performant car il capitalise sur le traitement des données de navigation et peut ainsi proposer des services plus efficaces. Le côté “open” joue en ce sens, un effet d’appel incitant à l’inscription puis aux mécanismes de captation de l’attention (envoi de mail, recommandations d’articles) comme je le notais ici :

Les modèles reposent sur la captation de l’attention et l’orientation des comportements des utilisateurs et utilisatrices. L’ensemble des actions réalisées par les personnes inscrites sur les réseaux sociaux scientifiques (dépôt d’un article, mise à jour des publications) participent à un effet-réseau. Les plateformes deviennent de nouveaux intermédiaires incontournables pour se tenir au courant des dernières avancées scientifiques de son domaine ou bien des articles publiés par d’autres équipes de recherche. Des courriels sont par exemple envoyés afin d’indiquer qu’un article ou bien des appels à projets et des subventions dans notre discipline sont accessibles à la lecture sur le réseau social. Le ciblage des informations est lié aux informations de profil complétées lors de l’inscription, ou bien juste par la mention de son nom.

Dans cette logique marchande, les informations de navigation ne sont pas considérées comme “ressources à vendre” mais comme élément clef de valorisation économique par l’orientation des actions futures des utilisateurs par un effet-réseau. Les data en tant que « traces » de processus d’actions « nourrissent » les algorithmes, qui influencent en retour le potentiel des actions possibles.

Ainsi, avec l’utilisation de ResearchGate ou d’autres réseaux sociaux, il est certes possible de partager à la communauté scientifique ses publications et en faire bénéficier d’autres. Et ici « il ne s’agit pas de jeter le bébé avec l’eau du bain », ces réseaux répondent à des besoins des chercheur.e.s et offrent des services qu’il s’agit aussi de rétribuer et qui justifient des frais… Même si je suis impliquée et une défenseuse des logiciels libres et des modèles alternatifs qui y sont expérimentés, ma position n’est pas extrême. J’utilise moi-même des réseaux sociaux propriétaires (Facebook, Twitter) et ai conscience du prix à payer derrière (même si il n’est pas monétaire au sens d’acheter un produit), j’y trouve mon compte. Cependant, je souhaite souligner dans le cas de “la Science”, les possibilités d’orientation même de nos recherches (parmi d’autres orientations) par les recommandations qui nous sont faites sur ces plateformes et les intérêts qui gouvernent le choix même derrière ces suggestions : pourquoi telle ou telle publication nous est proposée ? Quels traitements sont faits de nos “traces” par l’entreprise ou bien des tierces parties ? Quels sont les objectifs derrières ? Si dans cet exemple, il est question d’une entreprise privée, les enjeux de « gouvernementalité algorithmique » s’applique plus généralement à des plateformes dès lors qu’elles détiennent une position de monopole (à l’échelle des solutions techniques et des infrastructures proposées) malgré leur forme apparente de réseau. Le concept de « gouvernementalité algorithmique » (un autre terme employé dans le langage universitaire) désigne les possibilités de gouvernance plus subtile jouant sur la présentation de telles ou telles informations sous-tendue par des programmes informatiques. La couche de “code” devient un enjeu politique et la partie technique un objet de lutte tout autant que de contre-pouvoir, qui est au cœur des revendications des “cultures libres” comme je le précisais ici :

Quels sont ces processus algorithmiques et qui les maîtrise ? Poser cette question rejoint les remarques des défenseurs d’une « culture libre » pour la transparence et l’ouverture des « boîtes noires » afin de pouvoir exercer notamment un contre-pouvoir face aux plateformes. Qu’il s’agissent d’entreprises-plateformes ou bien ce que l’on appelle également un État-plateforme, l’accès aux données et au code source a pour visée de garantir un degré de liberté d’action et de maîtrise de l’usage des dispositifs. Cette demande de liberté prend entre autres la forme d’actions politiques et d’une diffusion radicale d’informations retenues par des barrières quelles qu’elles soient, par celles et ceux qui possèdent les compétences informatiques pour y accéder et les libérer.

Dans cette mouvance libertaire et une vigilance apportée aux formes de contrôles plus “soft” possibles aussi bien par l’Etat que pour le Marché, le modèle de la diffusion radicale trouve sa raison d’être et pour notre cas la popularité même du réseau pirate Scihub.

2/ Même si le protocole technique derrière Sci-Hub ne se base pas sur du pair à pair (peer to peer) et des logiciels libres, l’initiative est représentative d’un contre-pouvoir possible, qui repose sur des capacités de hacking et de maîtrise technique informatique à l’image des caractéristiques originelles d’Internet comme réseau des réseaux distribué et décentralisé en dehors de tout silo. Fait intéressant, il est important de relever que l’idée de diffusion radicale est issue des idéaux scientifiques des années 1940/50 (cybernétiques) qui ont donné naissance aux Internets. Un idéal d’auto-organisation et d’une communauté de pairs qui nourrit aujourd’hui le paysage numérique et ce flou sur l’apparente décentralisation. Certes, nous sommes sur une désintermédiation de la communication : tout le monde peut à la fois produire et recevoir des informations à la différence des autres télécommunications radio, télévision principalement. Mais nous assistons depuis plusieurs années à la constitution de “silo” avec la domination de quelques intermédiaires détenant les infrastructures de ces réseaux…. SciHub, dans ce cadre, semble une forme d’organisation familière ou souhaité qui tend à proposer une alternative à cette re-centralisation. Elle tend à repositionner la recherche en dehors des considérations économiques et politiques « en faisant fi des règles de la propriété intellectuelle et des contrats d’exclusivité de diffusion d’articles par des éditeurs. » Or l’ethos mertonien - en référence au sociologue Robert K Merton – à comprendre comme l’idéal d’une « Science » indépendante fonctionnant comme un réseau de pairs à pairs guidée par un scepticisme mais aussi un désintéressement reste néanmoins bien loin des réalités de la recherche actuelle. La “Science” s’inscrit dans un idéal souhaité (imaginaires) tout autant qu’un cadre avec des “réalités” politiques et économiques, auxquelles les chercheurs se retrouvent confrontées et qu’ils considèrent souvent comme des aberrations lorsqu’il s’agit des modes de financement ou de la compétitivité. Cette dissonance entre libre diffusion des savoirs possible et les “réalités” du terrain, est à l’origine même de l’emploi du terme open science afin de retrouver un “idéal” perdu mais désormais réalisable techniquement avec Internet et le Web.

Ainsi, si pour les scientifiques, l’initiative SciHub suscite l’admiration par les possibilités techniques concrétisables qui déjouent les murs payants des éditeurs et incarne la lutte contre des injustices à la robin des bois, il est important de rappeler qu’il s’agit d’un ethos soit une direction à atteindre. Cela n’empêche pas d’investir d’autres pistes d’actions. Je suis ainsi la première à apprécier la diffusion radicale qui rappelle les interstices d’action concrète par une connaissance, une virtuosité technique et un goût du contournement avec une note d’humour et de sarcasme, caractéristiques de certains symboles numériques (gentil hacker, anonymous). Néanmoins, ce n’est pas cela qui permet de faire avancer le cadre politique et économique de la recherche, qui passe par des jeux politiques plus “classiques”. Avec SciHub, il est toujours question d’un « jeu du chat et de la souris » entre la puissance juridique des entreprises éditoriales, les instances de régulations et les capacités techniques de contournement. Cela ne règle pas la question de la soutenabilité du modèle « pirate » et des réflexions sur les modèles économiques “open” à mettre en place pour les ressources immatériels et pour la production des savoirs acutellement.

Pour conclure, par ma note d’humeur, je souhaitais mettre en exergue le besoin d’une réflexion collective afin d’apporter de l’attention et prendre soin du cadre global dans lequel nos connaissances sont produites : pour quelles finalités ? par quelle gouvernance ? avec quels imaginaires et motivations ? Ces questions m’habitent en cette fin de doctorat et dessinent une partie des problématiques de recherche~action que je tends à construire. Elles se fondent sur les questionnements et expérimentations actuelles autour des communs, de l’institution et de la gouvernance processuelle pour reboucler sur Loveluck. Des réflexions, portées entre autre par des scientifiques et intellectuels aujourd’hui, qui réfléchissent sur les acteurs (qu’ils soit des entreprises, des instituts publics, des communautés associatives, etc.)et les règles de gouvernance à instaurer afin de préserver, archiver, valoriser les savoirs.

J’avoue qu’il était bien difficile d’apercevoir tout cela derrière un post Facebook rédigé tard un soir d’été. Cela m’aura poussé dans une démarche de partage de mes propres questionnements de recherche au fil de l’eau, de garder trace de l’état de mes réflexions en aout 2019 et de noter aussi ma volonté de mettre les mains dans le cambouis et de participer à des projets de recherche action sur l’inclusion d’une démarche d’économie sociale et solidaire au sein des milieux de production de la recherche. La « Recherche » reste une grande machinerie productiviste à l’instar de l’agriculture par exemple, même si cela est moins visible de par aussi les symboles qu’elle véhicule et les espaces de libertés restant, je le concède. Cependant, si dans d’autres domaines des mécanismes de résistance par l’expérience sont mises en place, pourquoi pas en recherche ?

Pour celles et ceux qui arrivent jusqu’au bout, bravissimo et voici ici le lien vers la conclusion générale si vous souhaitez lire l’ensemble !

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